Catherine Clément
et les fantasmes occidentaux sur les Dogon (I)

1. Avant-propos aigre-doux

Depuis peu, les Dogon du Mali et l’ethnologue Marcel Griaule ont leur nouvelle pasionaria : la très médiatique Catherine Clément. Invitée par France Culture, cette philosophe a monopolisé la parole pendant près de sept heures, sur un ensemble de vingt émissions, pour nous raconter une « Histoire de... Dogons ». Ce titre est toutefois trompeur : alors qu’elle prétend nous présenter les Dogon, Catherine Clément nous renvoie seulement l’image qu’elle s’en fait, c’est-à-dire une vision fantasmatique construite à partir de ses voyages éclairs à Sangha, du discours de son guide dogon et de quelques lectures sélectives, en l’occurrence les travaux déjà anciens de Griaule et Dieterlen.


L’inévitable carte postale

Jusque-là, rien de scandaleux : tout le monde a le droit de parler ou de rêver des Dogon. Du reste, des centaines de touristes ont déjà confié leur journal de voyage à leur blog, à un éditeur ou à une radio pour nous faire partager leur première découverte de la falaise de Bandiagara. De ces récits, il ne faut pas attendre beaucoup d’originalité ou de diversité. À l’image de Catherine Clément, ces touristes reproduisent docilement les explications standard de leurs guides, et tous décrivent exactement les mêmes lieux (Sangha, Yougo…) ainsi que les mêmes scènes (la séance de divination, la danse des masques, l’arrosage des oignons…). C’est un peu répétitif à la longue, mais on s’habitue ! Si Catherine Clément s’était limitée à une carte postale impressionniste sur le pays dogon, elle n’aurait donc provoqué, au pire, que quelques bâillements intempestifs.


Du rêve au cauchemar

Malheureusement, Catherine Clément ne joue pas seulement au touriste impatient d’exhiber ses souvenirs, et elle se comporte encore moins en écrivain voyageur entraînant ses lecteurs sur des chemins inattendus pour leur faire partager ses émotions, ses rencontres, ses doutes et ses désillusions. Avec une suffisance et un aplomb stupéfiants, Catherine Clément assène à ses auditeurs ses fantasmes, ses partis pris, ses expertises et ses jugements sans nuances : elle invente une histoire des Dogon, passe au crible les travaux des chercheurs et lance de violents anathèmes contre les mauvais Dogon ou les mauvais ethnologues. En d’autres termes, elle n’hésite pas à faire passer pour des vérités incontestables ses inventions, ses exagérations, ses analyses fantaisistes, ses critiques présomptueuses et ses multiples erreurs factuelles. Dans l’esprit des auditeurs, elle s’impose ainsi, même si elle s’en défend, comme la nouvelle spécialiste des Dogon.
 
Catherine Clément
et les fantasmes occidentaux sur les Dogon (II)

2. Des Dogon sans voix

Premier parti pris choquant : sur les sept heures de son émission, Catherine Clément ne donne la parole à aucun Dogon, pas même à son guide, alors qu’elle est censée nous présenter leurs « histoires », c’est-à-dire leurs récits et leurs discours. Il lui aurait été pourtant facile d’inviter ou d’interviewer quelques Dogon de religion, de profession, de sexe et d’âge différents, ne serait-ce que pour nous les rendre plus proches. Mais les Dogon de Catherine Clément ne sauraient être des sujets parlants : objets fantasmatiques, mythifiés et exotiques, ils ne sont que le produit des discours occidentaux et les faire-valoir muets et éthérés d’écrivains imbus d’eux-mêmes et avides de notoriété.


Une parole confisquée pour les besoins du mythe ou du stéréotype

À Sangha et dans les villages alentours, Catherine Clément ne semble parler qu’avec son guide dogon, qui la pilote et la renseigne en lui délivrant le discours qu’elle attend. Regardant ou peignant les gens à distance, sans jamais chercher le contact, elle semble considérer tous les individus qu’elle croise comme des personnages entièrement enfermés dans des rôles définis par le mythe ou le système symbolique. Voilà une bien curieuse conception de la rencontre, plus proche du voyeurisme que d’une démarche humaniste. Chaque Dogon est dépossédé de son individualité et de sa parole singulière pour incarner, dans les propos de Catherine Clément, la figure stéréotypique du Hogon, du Devin, du Sage, de l’Initié, de la « Sœur des masques », de la Femme dogon ou de l’Ivrogne rituel. S’il sort d’un cabaret de bière de mil, un vieillard qui insulte Catherine Clément ne peut être en effet qu’un « ivrogne rituel », selon sa grille de lecture purement symbolique ou mythologique ; ce qui lui évite bien sûr de se remettre en cause puisqu’elle n’est pas obligée de penser l’Autre comme un alter ego digne d’être écouté. Quant aux femmes dogon, Catherine Clément n’a même pas pris la peine d’en interroger une seule alors qu’elles sont pourtant au cœur de ses analyses. Il est vrai que ce qui l’intéresse, ce ne sont pas tant les femmes dogon, avec leurs histoires et leurs sentiments personnels, que la Femme désincarnée du mythe dogon, c’est-à-dire — mais en a-t-elle conscience ? — l’image de la femme telle qu’elle est construite par les représentations masculines. Cela conduit à un discours surprenant, pour ne pas dire risible, avec une philosophe se contentant de relayer le discours masculin sur les femmes, à travers les propos de son guide ou les récits mythiques, tout en réaffirmant sans cesse ses convictions féministes. La démarche, là encore, a de quoi surprendre !


Des voix de Dogon en bruits de fond

On pourra m’objecter que l’on entend distinctement des hommes et des femmes Dogon au cours de ces émissions, mais il s’agit uniquement de chanteurs ou de locuteurs anonymes dont la voix ponctue, en guise d’intermède ou de plage musicale, l’interminable monologue de Catherine Clément. Qu’elle soit déclamée ou chantée, cette parole n’est jamais traduite et reste donc incompréhensible aux auditeurs (et à Catherine Clément elle-même). Reléguée aux interstices et sans rapport avec le thème du moment, la voix des Dogon n’est donc qu’un fond sonore ô combien exotique dont le but est simplement d’agrémenter, voire de légitimer, le discours univoque de Catherine Clément qui, littéralement, monopolise la parole autour des Dogon. Un tel procédé signe à la fois l’incompétence de cette pseudo spécialiste — qui ne comprend pas un mot de dogon— et sa condescendance déplaisante vis-à-vis des individus qu’elle nous présente. Voilà donc une émission qui célèbre la pensée et les récits des Dogon alors que, dans le même temps, elle les prive de leur parole, ou, pire encore, se la réapproprie pour créer une simple ambiance exotique propice à l’exaltation du mystère dogon. C’est là une curieuse conception du dialogue entre les cultures !


L’exception dogon : France Culture interpellée

Risquons justement une question à France Culture. Cette radio, dont je ne doute pas du sérieux, oserait-elle consacrer une émission de sept heures à la Bretagne, au Pays basque, au Kurdistan, à la Kabylie ou à l’Arménie sans programmer une seule interview ou intervention d’un Breton, d’un Basque, d’un Kurde, d’un Arménien ou d’un Kabyle ? Imagine-t-elle l’une de ces émissions avec pour unique locuteur et expert un philosophe ou un écrivain ignorant tout de la langue concernée et dont le seul contact réel avec la population qu’il présente et analyse se réduit à quelques voyages touristiques ou diplomatiques en quatre-quatre ou en hélicoptère, suivis d’un entretien avec la personne lui ayant servi de guide ? Cela paraît bien sûr impossible et impensable, alors que cela n’émeut personne s’il s’agit des Dogon ! Apparemment, n’importe qui ayant un peu d’entregent ou de visibilité médiatique peut s’improviser spécialiste des Dogon et s’inviter sur les ondes d’une grande radio du service public pour y raconter n’importe quoi sans aucun contrôle ni point de vue contradictoire, et sans avoir réalisé la moindre interview. Cela signifie-t-il alors que les Dogon, aux yeux de France Culture, relèvent d’une autre humanité : celle des « peuples premiers » ou des « peuples mythiques », sur lesquels les Occidentaux peuvent fantasmer à loisir sans avoir de comptes à rendre à personne ?


Une émission en contre-exemple : « Les cahiers dogon »

Pourtant, en 2002, France Culture avait diffusé une autre série d’émissions, magnifiques, sur ces mêmes Dogon. Leur concepteur et réalisateur, Antonin Potoski, avait fait des choix opposés en donnant largement la parole, sans parti pris, à de nombreux Dogon de sexe, d’âge et de milieux très différents, par le biais d’interviews en français ou en dogon (avec traduction simultanée, bien sûr). Centrés sur des préoccupations contemporaines, leurs histoires, discours et points de vue s’entrecroisaient ainsi de façon très vivante. À travers les récits parfois inattendus d’une jeune bonne, d’un artiste célèbre ou d’un guide dogon, ce jeune écrivain voyageur réussissait à nous surprendre, à nous amuser et à nous émouvoir, en s’éloignant délibérément des stéréotypes habituels sur les Dogon. Bien entendu, il n’avait pas la prétention de tout dire sur les Dogon, mais il nous présentait au moins des Dogon bien réels, dans des situations et des contextes bien identifiés.


Des Dogon anonymes et muets face à des Occidentaux bavards et envahissants

Parmi les nombreux Dogon interrogés par Antonin Potoski figurait notamment Amahiguere Dolo, sculpteur de renommée internationale. Or, cet artiste, originaire de Sangha, n’est jamais cité par Catherine Clément, qui prétend pourtant célébrer le génie créateur des Dogon. Plus étonnant encore : si elle évoque rapidement, sans jamais les nommer, des artistes dogon qui « commencent à être cotés sur le marché de l’art », elle s’attarde en revanche sur Miguel Barceló, sculpteur espagnol ayant vécu par intermittence vers Sangha. À plusieurs reprises, Catherine Clément nous parle également des aquarelles qu’elle a peintes à Sangha et qui lui demandent chacune une heure de travail, mais après cette information essentielle, elle oublie par exemple de nous présenter Allaye Ato, dessinateur contemporain qui, s’il est moins connu qu’Amahiguere Dolo, a déjà fait l’objet de plusieurs expositions et de nombreux articles. Alors certes, Catherine Clément s’enthousiasme devant les dessins de masques réalisés par les enfants, mais cet émerveillement sélectif se nourrit avant tout de la fascination de Catherine Clément envers les masques dogon, qu’elle vénère comme des « dieux ». Vendus aux touristes, ces dessins d’enfants sont parfaitement conformes à l’image qu’elle se fait du pays dogon, alors qu’il lui est plus difficile de fantasmer sur les mythes ou les masques dogon à partir des œuvres personnelles d’Amahiguere Dolo ou d’Allaye Ato.


Des Blancs initiés

Que les artistes dogon contemporains aient été oubliés ou ignorés, cela n’a rien de surprenant puisque les véritables héros des « Histoires de Dogons » ne sont pas les habitants de la région mais les Occidentaux décrypteurs (ou producteurs) des mythes et des secrets dogon : Marcel Griaule l’initié, Germaine Dieterlen la « sœur des masques », Jean Rouch le magicien des images… et Catherine Clément, la grande philosophe, artiste et chaman qui, pour mieux habiter son personnage d’oracle inspiré, porte au cou pendant qu’elle parle — c’est elle-même qui le dit — un collier de « prêtre totémique » acheté à Sangha. Du reste, sur près de sept heures d’émission, les seules voix autorisées sont celles de ces quatre français. Exhumant des enregistrements de Griaule, de Dieterlen et de Rouch, Catherine Clément nous fait écouter religieusement, à plusieurs reprises, les explications de ces chercheurs aujourd’hui disparus, alors que les Dogon, quand on les entend, se contentent de ponctuer le discours que tiennent sur eux les Occidentaux en jouant le rôle du chœur antique, dans sa version exotique et inintelligible.
 
Catherine Clément
et les fantasmes occidentaux sur les Dogon (III)

3. Catherine Clément à l’assaut du pays dogon

Pour débuter son émission, Catherine Clément nous décrit avec des accents épiques son dernier voyage en pays dogon dans un hélicoptère militaire qui, portes ouvertes, la transporte jusqu’aux falaises de Bandiagara en rasant la paroi rocheuse et en frôlant les greniers. Si cette scène initiale se voulait sans doute impressionnante, elle m’a immédiatement fait penser à la scène inaugurale du film Apocalypse now, avec son ballet d’hélicoptères militaires au-dessus de la jungle. Mais cette image d’intrusion agressive masque peut-être une autre métaphore : celle du survol à la fois spectaculaire et superficiel de la société dogon par une philosophe occidentale qui, « les yeux protégés par de grosses lunettes et un casque sur les oreilles », semble aveugle et sourde à la richesse et à la diversité du pays dogon et de ses habitants.


Une touriste qui s’ignore !

Tout au long de ses vingt émissions, Catherine Clément met beaucoup d’énergie à nous convaincre que, en pays dogon, elle n’a jamais été une vulgaire touriste en raison de ses liens avec le chef des guides de Sangha, de sa bonne connaissance livresque des Dogon et de sa sensibilité de philosophe et d’artiste. Dans son discours, les touristes, ce sont toujours les autres, ceux dont il faut se démarquer ostensiblement afin d’acquérir l’autorité nécessaire pour discourir doctement sur les Dogon. Catherine Clément raille ainsi les touristes crédules qui consultent de faux devins ou qui gobent les mensonges éhontés de leurs guides musulmans. Adoptant un ton moralisateur, elle critique également les Blancs inconscients qui donnent de l’argent aux enfants. Enfin, avec une pointe de fierté, elle avoue ne jamais prendre de photographies. Cela suffit-il à la libérer de la défroque du touriste ? Personnellement, j’ai quelques doutes.


Se balader ou se faire balader : suivez le guide !

D’après le propre témoignage de Catherine Clément, on a plutôt l’impression d’une touriste privilégiée logée confortablement dans l’un des campements-hôtels de Sangha. Ne se séparant jamais de son guide, elle se déplace soit en quatre-quatre soit, plus rarement et plus difficilement, à pied, mais uniquement dans quelques villages touristiques situés dans un rayon de dix kilomètres autour de Sangha. Si elle se targue de ne fréquenter que de vrais devins, elle assiste chaque jour à une séance de divination spécialement organisée par l’oncle de son guide. Et si elle s’abstient de photographier, ceux qui l’accompagnent filment et « mitraillent » tandis qu’elle peint en solitaire en se posant à différents endroits du village, sans jamais chercher le contact et sans jamais rien partager avec les gens qu’elle peut croiser ou côtoyer, pas même une calebasse de bière de mil. Absorbant le discours routinier de son guide sans aucune distance critique, elle transmet aux auditeurs les histoires formatées servies habituellement aux touristes, à commencer par l’anecdote désormais incontournable sur l’abri des hommes dont la hauteur de plafond interdit toute bagarre ou tout mouvement de colère.


Petit florilège d’erreurs

Sans jamais rien vérifier, Catherine Clément répercute les approximations de son guide, notamment au niveau historique, mais elle y ajoute également ses nombreuses divagations personnelles. Persuadée d’être une fine observatrice et une philosophe éclairée, elle multiplie les interprétations erronées ou les confusions en manifestant selon les cas une désarmante naïveté ou un aplomb agaçant. Non, madame Clément, les pygmées ne sont pas les « vrais propriétaires du sol » dans toute l’Afrique. Non, les tiges de mil n’ont jamais servi à confectionner les toits des greniers dogon. Quant aux génies yèban, ils bourdonnent certes, mais ils ne relèvent pas pour autant de la catégorie des insectes. Et si l’on ne pile pas la nuit, il n’a jamais été « interdit de faire du bruit » — c’est-à-dire chanter, danser, lutter ou festoyer — après le coucher du soleil, contrairement à l’une de vos affirmations. D’ailleurs, cette dernière contrevérité, assénée avec votre assurance habituelle, en dit long sur votre degré de familiarité avec la société dogon. Mais bien entendu, il ne s’agit pas là des seules erreurs de Catherine Clément : toutes celles que j’ai pu identifier sont mentionnées — et rectifiées — en annexe dans l’ordre chronologique des émissions.


Catherine Clément : porte parole… du chef des guides

Comme je l’ai déjà suggéré, le seul véritable interlocuteur de Catherine Clément en pays dogon semble être son guide dogon, Sékou Dolo. Bien entendu, les réflexions de ce dernier ou ses commentaires personnels méritent d’être pris en compte, à condition toutefois d’être pris pour ce qu’ils sont : le point de vue d’un individu singulier qui est à la fois chef des guides de Sangha*, responsable de la troupe de danseurs masqués se produisant devant les Occidentaux, et enfin membre de la famille la plus influente de l’agglomération de Sangha. De 1949 à 1958, son père, Ogobara, était le chef de canton de Sangha, c’est-à-dire le représentant local de l’administration coloniale. Par ailleurs, les membres de cette même famille possèdent et gèrent le campement de Sangha, et ils ont activement participé, en tant qu’informateurs, aux recherches menées par Griaule et Dieterlen, depuis le premier séjour de Griaule en pays dogon en 1931 (avec Douneyrou, chef de canton et grand-père ou grand-oncle de Sékou) jusqu’aux dernières enquêtes de Germaine Dieterlen dans les années 1990 (avec Djangouno, frère cadet du père de Sékou). Sur la période coloniale, sur les travaux de l’école Griaule, ou encore sur le tourisme, le témoignage de Sékou Dolo peut donc être passionnant, mais il ne peut en aucun cas être considéré, surtout à propos de ces trois questions polémiques, comme un témoignage neutre représentatif des points de vue de tous les habitants de Sangha et a fortiori de tous les Dogon, quels que soient leur sexe, leur âge, leur village, leurs activités et leurs histoires personnelles ou familiales.

[*Plus précisément, Sékou Dolo est le chef des guides associés au campement de sa famille, alors qu'il existe un autre hôtel concurrent à Sangha.]


La philosophe parisienne… et la paresse des femmes dogon

Pourtant, Catherine Clément exploite l’unique témoignage dont elle dispose en le présentant comme le discours dogon ordinaire, ou du moins comme un discours dogon éclairé permettant à lui seul de comprendre l’ensemble de la société dogon, alors qu’il s’agit d’abord du discours autorisé et convenu d’un individu ayant l’autorité et l’habileté nécessaires pour parler aux Occidentaux. Qui plus est, Catherine Clément reprend elle-même à son compte, sans aucune distance, tous les combats et les points de vue de son guide, à l’exception de celui sur l’excision. Avec une véhémence et une hargne inattendues, elle attaque par exemple l’ancien maire musulman de Sangha, adversaire politique déclaré de Sékou et de sa famille, en le comparant implicitement à un nazi et en se réjouissant ouvertement de sa défaite aux dernières élections municipales. En d’autres termes, elle discrédite longuement l’un des principaux ennemis de son guide en s’en tenant bien sûr à la version de ce dernier. Pour quelqu’un qui est forcément étranger à la complexité des jeux ou des enjeux politiques locaux, la neutralité ou à défaut la prudence eut été préférable. Plus curieusement encore, Catherine Clément semble en définitive partager l’idée, défendue par Sékou Dolo devant les Occidentaux, que les hommes travaillent davantage que les femmes. Reprenant ce point de vue masculin sans réserve apparente, elle relaie sur les ondes le discours de Sékou pour décrire et comparer, à l’avantage de l’homme bien sûr, les travaux respectifs des deux sexes. L’auditeur apprend ainsi que l’épouse dogon se lève toujours une demi-heure après son mari. Ah bon ? Voilà une bonne blague que les femmes dogon vont modérément apprécier* ! Pourtant, Catherine Clément s’obstine dans la veine comique en nous annonçant quelques minutes plus tard que les femmes dogon — ces fainéantes — se contentent de faire la lessive une fois par an.

[*Cette blague est d’autant plus hilarante que Sékou, dans son livre, avoue lui-même se lever chaque jour à 6 heures, c’est-à-dire trente minutes au moins après le début des travaux féminins de pilage des épis ou de puisage de l’eau.]


Un livre signé Sékou Dolo…

Dans le livre paru en 2002 au Seuil — La mère des masques. Un Dogon raconte —, le récit de Sékou Dolo ne me choque pas, même si je regrette que Sékou Dolo ne se soit pas livré davantage. Il avait sans doute des choses intéressantes à dire que lui seul pouvait dire, à propos notamment des rapports entre sa famille et l’administration coloniale ou les ethnologues de l’école Griaule. Malheureusement, il privilégie une description générale et attendue de la société dogon dite traditionnelle, en retraçant notamment le destin ou le quotidien invariable d’individus ordinaires construits chacun comme un idéal type : le jeune, le vieux, la femme, l’homme, le forgeron… Mais pouvait-il en être autrement ? J’en doute, car à travers ce livre, le chef des guides de Sangha cherche à démontrer, aux yeux des Occidentaux et peut-être vis-à-vis des autres guides, sa parfaite connaissance du pays dogon, afin de légitimer sa position et son discours. D’ailleurs, cela n’est pas un hasard si les seuls ouvrages généraux écrits par les Dogon sur leur propre société l’ont été par des hommes vivant du tourisme : le guide Sékou Dolo pour Sangha (Un Dogon raconte, 2002) et l’hôtelier Issa Guindo pour la région de Bankass et Enndé (Nous les Dogon, 2000 ; La vie quotidienne des Dogon, 2005). Leur objectif commun est de démontrer qu’eux seuls sont autorisés à parler de la société dogon, à l’exclusion des anthropologues étrangers mais aussi des intellectuels et des chercheurs dogon vivant à Bamako. C’est d’ailleurs le discours explicite de Sékou (cf. p. 83) et un tel point de vue n’a rien de scandaleux : en soutenant cela, le chef des guides de Sangha est parfaitement dans son rôle.


… mais un livre écrit, introduit et illustré par Catherine Clément

Autant le témoignage de Sékou Dolo nous éclaire sur les luttes de pouvoir pour contrôler les discours et les représentations autour de la société dogon, autant les commentaires envahissants de Catherine Clément ou de Dominique-Antoine Grisoni sont exaspérants, parce qu’ils nous replongent dans les fantasmes des Occidentaux découvrant le pays dogon. Ce livre prétend donner la parole à un Dogon, mais à quel prix ? Non seulement les propos de Sékou Dolo sont reformulés par écrit par ses deux interlocuteurs français en fonction de leurs questions et préoccupations, mais ces derniers ne peuvent s’empêcher d’intervenir sans cesse pour introduire, encadrer et illustrer l’ensemble de son discours, en le tirant notamment vers la mythologie et vers Dieu d’eau. Cela donne une longue introduction générale écrite uniquement de leur point de vue, puis, au début de chaque chapitre, d’interminables chapeaux qui sont parfois plus longs que le récit qu’ils sont censés introduire. Enfin, dans le texte ou sur une double page, de très nombreuses aquarelles de Catherine Clément ponctuent et agrémentent le discours de Sékou, à moins que cela ne soit l’inverse. Bref, Catherine Clément et Dominique-Antoine Grisoni ne cessent, dans cet ouvrage, de se mettre en scène et de faire passer leurs propres représentations du pays dogon en profitant du discours de Sékou. Quels curieux « nègres » ces Occidentaux ! Loin de rester anonymes ou de s’effacer modestement, ils parasitent complètement ce livre signé Sékou Dolo. En revanche, ils n’interviennent jamais pour corriger, à travers une note de bas de page ou une discrète incise, les quelques erreurs de leur interlocuteur dogon, notamment au niveau des dates*.

[*Par exemple, l’exhibition des masques dogon à Paris, avec Indyelou, date bien sûr de l’Exposition coloniale de 1931 et non de l’Exposition internationale de 1937 (cf. p. 207).]


Un Dogon qui « s’exprime en direct » ?

Comme on vient de le voir, Sékou Dolo ne s’exprime jamais « en direct » dans son livre, contrairement à l’affirmation de Catherine Clément en introduction. Il ne parle qu’à travers les multiples filtres mis en place par ses « mentors » occidentaux. Voilà pourquoi, en définitive, il ne faut pas s’étonner s’il ne s’explique jamais de vive voix dans l’émission diffusée sur France Culture. Pourtant, Catherine Clément, qui a recueilli et transcrit sa parole, possède nécessairement de nombreux enregistrements de Sékou Dolo. Mais me voici soudainement assailli d’un doute… Catherine Clément aurait-elle omis de nous faire écouter des extraits de ces enregistrements en raison du trop grand décalage entre le discours de Sékou Dolo et ce qu’elle en a retenu ? Autre hypothèse, tout aussi dérangeante : ces enregistrements n’existent pas et, à moins d’imaginer Catherine Clément en sténographe appliquée, celle-ci n’aurait jamais « transcrit » les propos de son interlocuteur, en dépit de ses allégations ; elle les aurait simplement reconstitués ou adaptés librement à partir de ses notes. Toujours est-il que, sur sept heures d’émission, nous n’aurons droit qu’à un échange de salutations en dogon entre Sékou Dolo et l’un de ses parents, afin d’illustrer le caractère délicieusement exotique de la langue dogon.
 
Catherine Clément
et les fantasmes occidentaux sur les Dogon (IV)

4. Les ethnologues récupérés ou disqualifiés

Apparemment, les anthropologues travaillant ou ayant travaillé en pays dogon inspirent à Catherine Clément des sentiments et des jugements particulièrement tranchés. Dans la catégorie des « bons ethnologues » méritant le respect ou même la vénération, elle range d’emblée Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, tandis que les chercheurs qu’elle identifie comme « anti-griauliens » sont systématiquement accusés de médiocrité et de francophobie. Quant aux autres ethnologues — ceux qu’elle ne parvient pas à classer selon cette opposition manichéenne et caricaturale —, leurs recherches, ni tout à fait acceptables ni complètement détestables, sont soit ignorées, soit passées au crible de la critique. Personnellement, je m’en sors assez bien puisque je ne fais partie ni des anthropologues vilipendés, ni des ethnologues portés aux nues, ni même des chercheurs dont les travaux sont examinés avec condescendance. J’échappe ainsi aux attaques blessantes, aux hommages embarrassants et aux évaluations fantaisistes ; ce qui me donne davantage de liberté pour réagir aux propos de Catherine Clément.


Marcel Griaule découvreur des Dogon ?

Aveuglée par sa dévotion envers Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, Catherine Clément ne voit les Dogon qu’au travers des livres déjà anciens de ces deux ethnologues. Tout commence avec eux, tout se comprend à travers eux et tout finit avec eux. À ses yeux, notre connaissance des Dogon comme la célébrité de ces derniers débutent en 1931 avec la première mission de Griaule, l’expédition Dakar-Djibouti. Apparemment, elle ignore ou oublie de préciser que deux ethnographes — le lieutenant Louis Desplagnes et l’Allemand Leo Frobenius — ont déjà écrit des travaux conséquents sur les Dogon après des enquêtes menées au tout début du XXème siècle. Quant à la notoriété du pays dogon, elle se nourrit d’abord du succès des romans coloniaux ou des récits de voyages publiés entre 1927 et 1931 par quelques écrivains français ou américains ignorés eux aussi par Catherine Clément : Claude Breton et surtout Paul Morand et William Seabrook. Ajouter de telles précisions, cela revient simplement à restituer des faits ou une chronologie sans pour autant critiquer Griaule ou minimiser son importance.


Histoires de Dogon ou histoires d’ethnologues ?

Catherine Clément infléchit volontairement son propos vers une biographie de Marcel Griaule et de Germaine Dieterlen, au détriment de l’histoire ou de la présentation des Dogon. Le parcours professionnel et personnel de ces deux ethnologues est très longuement reconstitué, de leur naissance à leurs funérailles dogon, avec en prime quelques détails très intimes. Tout cela est souvent passionnant et Catherine Clément a parfaitement le droit de centrer ses émissions sur Griaule plutôt que sur les Dogon, à condition toutefois d’assumer un tel choix devant ses auditeurs ! Or, tel n’est pas le cas ! Lorsqu’on écoute par exemple l’émission intitulée « Que sait-on de l’histoire des Dogon ? », on peut légitimement s’estimer abusé. Cette « histoire des Dogon », sur laquelle je reviendrai, est bâclée et expédiée en deux ou trois minutes maximum, à coup d’erreurs grossières, de fausses évidences, de commentaires insanes et de généralités sans intérêt. Si elle se désintéresse totalement de l’histoire coloniale ou précoloniale des Dogon, Catherine Clément va en revanche prendre une quinzaine de minutes pour raconter dans la même émission, avec une débauche de dates et un luxe inattendu de précisions, les préparatifs de la mission Dakar-Djibouti. Elle nous communique ainsi le jour et l’heure du vote de la loi autorisant le financement de cette expédition, alors qu’elle juge inutile de donner la date de la colonisation du pays dogon par les Français. Bref, à l’histoire des Dogon, Catherine Clément substitue l’histoire des missions Griaule, par un tour de passe-passe des plus mystérieux.


Griaule patrimoine national : une curieuse conception de la science

Derrière cette manipulation, il y a le parti pris, jamais avoué, de présenter « un peuple mythique » à travers l’existence héroïque et exemplaire… d’un compatriote. Ce parti pris patriotique s’accompagne d’ailleurs d’une défense systématique de toutes les grandes gloires de l’ethnologie française face au critiques des chercheurs étrangers. À ce propos, Catherine Clément n’hésite pas à parler de « guerre anglo-saxonne » contre Griaule, même si elle s’en prend avant tout à un anthropologue hollandais, Walter Van Beek. Elle dénonce également, à plusieurs reprises, la « francophobie » manifeste des chercheurs qui osent critiquer le travail de Griaule, et comme beaucoup d’entre eux sont français, elle ajoute en conclusion cette phrase merveilleuse : Moi, je n’aime pas les ethnologues francophobes, surtout lorsqu’ils sont français ! Bref, résumons-nous, car tout cela est un peu confus : Griaule serait donc victime d’un complot anglo-saxon dirigé par un hollandais et soutenu par des français francophobes. Pour défendre la science hexagonale, Catherine Clément part donc en croisade ! Après avoir entendu la voix des masques, la Jeanne-d’Arc de l’ethnologie française contre-attaque sur les ondes pour vouer aux gémonies tous les anti-griauliens xénophobes ou traîtres à leur patrie… C’est à la fois risible et atterrant : Catherine Clément semble réduire l’indispensable critique scientifique à de simples querelles partisanes ou nationales, ou encore à des rivalités personnelles. Quelle vision chauvine et mesquine de la science en général et de l’ethnologie en particulier ! Et quelle stupidité ! Les trois seuls anthropologues anglo-saxons cités pour leurs critiques envers l’œuvre de Griaule — Jack Goody, Mary Douglas et James Clifford — n’ont rien de francophobes ; ils seraient même plutôt francophiles, à l’image d’un Jack Goody maîtrisant parfaitement notre langue.


Les ethnologues passent-ils leur temps à s’insulter ?

Afin de se draper dans ses habits de justicière, Catherine Clément présente Griaule comme un ethnologue accablé d’injures par ses collègues. Entre autres invectives, il aurait été traité « d’escroc » et de « loup-garou ». Est-ce outrecuidant de demander à Catherine Clément l’identité des coupables ? En effet, un doute s’immisce dans mon esprit. Ces insultes, dont je n’ai jamais eu connaissance, ne sont-elles pas plutôt une traduction toute personnelle, et donc une déformation, des propos critiques tenus sur Dieu d’eau ou Renard pâle ? En d’autres termes, Catherine Clément — convaincue que toute critique envers l’œuvre de Griaule est en soi une insulte — n’invente-t-elle pas ces injures pour marquer les esprits et discréditer ces critiques ? Si ce n’est pas le cas, je suis vraiment curieux de savoir qui a comparé Griaule à un loup-garou, et dans quelle publication ? Par ailleurs, Catherine Clément soutient de façon récurrente que « les ethnologues se bouffent le nez entre eux » et ne s’accordent sur rien, du moins dès qu’il s’agit du pays dogon. Voilà une affirmation gratuite qui arrange bien Catherine Clément en lui laissant totalement le champ libre. Cette cacophonie supposée des chercheurs l’autorise non seulement à se substituer à eux pour proposer une parole audible, mais elle lui permet également de raconter n’importe quoi sur les Dogon, sous prétexte que les ethnologues eux-mêmes se contredisent. Une nouvelle fois, Catherine Clément confond la critique scientifique, à laquelle tout chercheur est soumis, et les conflits ou les rivalités personnelles. Je suis donc désolé de la décevoir, mais je crois pouvoir dire, sans forfanterie, que je m’entends personnellement avec l’ensemble des ethnologues travaillant ou ayant travaillé en pays dogon, quelle que soit leur nationalité. Certains de ces collègues sont même des amis de longue date, même si nos approches, nos méthodes ou nos points de vue peuvent diverger sur tel ou tel aspect de nos travaux. En revanche, je prévois, à très court terme, de compter une ennemie parmi les philosophes.


Apologie et détournements

En raillant la manière dont Catherine Clément défend l’œuvre de Griaule, je donne sans doute l’impression d’avoir choisi mon camp — celui des anti-griauliens — alors que je me moque de ces étiquettes. Aujourd’hui, les principaux fossoyeurs de Griaule sont à mon sens ses nouveaux épigones. Ils desservent son œuvre plus qu’ils ne la valorisent en préférant l’apologie à l’analyse scientifique. Si elle transforme Griaule en ethnologue maudit ou en martyr incompris de la discipline, Catherine Clément ne s’attarde pas sur son rôle déterminant lors de l’institutionnalisation de la discipline, et elle oublie de préciser que les ouvrages publiés avant-guerre par Griaule et Dieterlen — Masques dogons et Âmes des Dogons — sont unanimement reconnus, aujourd’hui encore, comme des contributions majeures à la connaissance de la société dogon. Pire, cette nouvelle disciple — qui prétend à l’imitation servile — caricature et détourne l’œuvre du maître pour accréditer, à des fins d’autopromotion, ses propres fantasmes, discours et publications sur la société dogon. Du travail de Griaule, Catherine Clément ne retient en effet que ce qui l’arrange, en commettant au passage quelques contresens incroyables. Celui qui suit est l’un de mes préférés…


Chacal mutant à tête d’Ibis

Catherine Clément nous fait remarquer que dans Dieu d’eau, paru en 1948, on s’oriente vers une cosmologie de type égyptien, contrairement aux autres livres de Griaule. Voilà qui ravira tous ceux qui considèrent l’Egypte comme le berceau et le centre de diffusion de toutes les civilisations africaines et méditerranéennes. Mais à travers quel indice Catherine Clément perçoit-elle cette influence égyptienne, que personne n’avait notée avant elle ? Elle observe que, dans Dieu d’eau, l’animal qui incarne le désordre n’est pas le renard pâle, contrairement à la version du mythe paru en 1965, mais — je cite Catherine Clément — une autre espèce de renard que Griaule appelle Thot Aureus, le chacal (…). Thot, c’est le Dieu égyptien, donc ce Thot Aureus a une allure égyptienne. Donc dans Dieu d’eau, on s’en va vers une cosmologie de type égyptien. Reproduite ici dans son intégralité, cette démonstration est proprement délirante puisqu’elle se construit sur une succession de confusions et d’amalgames. La réalité est pourtant d’une simplicité élémentaire et ne contient aucun mystère. En raison d’une erreur d’identification zoologique, Griaule pense en 1948 que le yurugu des mythes dogon est une variété de chacal, de son nom latin Thos Aureus (et non Thot Aureus, comme le prétend Catherine Clément). Quelques années plus tard, Griaule et Dieterlen vont découvrir qu’il s’agit en fait du renard blond des sables (vulpes pallidus) et ils rectifieront par conséquent leur traduction dans leurs publications ultérieures. Tout cela est sans doute trop évident pour Catherine Clément qui, transformant Thos en Thot, établit à partir d’une simple taxinomie latine un parallèle surréaliste entre le chacal et le Dieu égyptien à tête d’Ibis. Voilà qui en dit long sur la rigueur scientifique de Catherine Clément et sur sa connaissance réelle de l’œuvre de Griaule !


« Griaule ne raccorde pas avec lui-même »

Si Catherine Clément se range elle-même parmi les Griauliens, elle relève sans doute d’une secte schismatique car son interprétation de l’œuvre de Griaule est loin d’être orthodoxe. Pour les besoins de son propos, elle picore indifféremment des morceaux de mythe dans quatre ouvrages publiés par Griaule ou Dieterlen dans un intervalle de vingt-sept ans : Masques Dogons (1938), Âmes des Dogons (1941), Dieu d’eau (1948) et Le renard pâle (1965). Or, ces livres proposent des versions divergentes du récit mythique de la Création, et Catherine Clément semble sans cesse s’en étonner : On va d’ailleurs tomber sur le problème principal de l’interprétation de tous ces mythes ; c’est qu’ils ne raccordent pas entre eux. Griaule ne raccorde pas forcément avec Dieterlen ; et surtout Griaule ne raccorde pas forcément avec lui-même. Dans une autre émission, elle parle également de « véritable mystère » autour de ces versions successives et contradictoires. De toute évidence, l’admiratrice enthousiaste de Griaule est tellement familière de son travail qu’elle ignore le principal argument fondant la cohérence de son œuvre. Selon Griaule et Dieterlen, ces différentes versions mythiques correspondent à autant de paliers de connaissance dans la révélation de la cosmogonie dogon. Pour eux, la version la plus achevée — qui correspond à leurs yeux à la véritable cosmologie dogon — est donc la dernière, c’est-à-dire celle qui se dessine dans les années cinquante et qui sera publiée après la mort de Griaule dans Le renard pâle. Cette thèse, que je me contente ici de rapporter, est notamment développée dans l’introduction de cet ouvrage (cf. 55).


Lecture tronquée et initiation manquée

Apparemment, Catherine Clément a manqué une étape de son « initiation » en feuilletant Le renard pâle, sans le lire en entier. Certes, elle raconte deux épisodes mythiques tirés des deux premiers chapitres, mais elle n’ira pas plus loin dans sa lecture. D’ailleurs, lorsqu’elle parle longuement des différentes représentations symboliques des masques siriguè et kanaga, elle ne mentionne jamais les nouvelles interprétations proposées dans les derniers chapitres de Renard pâle (cf. pp. 438-439 et 444). Pour finir de nous convaincre que cet ouvrage n’est pas son livre de chevet, Catherine Clément annonce sa publication en 1961 au lieu de 1965. Heureusement, son imagination débordante lui permet de combler les lacunes d’une lecture papillonnante et superficielle. Dès la première émission, elle tente ainsi de nous convaincre que les Dogon avaient déjà initié Griaule avant sa rencontre avec Ogotêmmeli, pour le contraindre à garder sous silence certains secrets : À quel moment Griaule a-t-il reçu ce savoir ? Certainement avant la publication de Dieu d’eau, car Dieu d’eau contourne soigneusement quelques-uns des secrets. Dans l’émission consacrée au yurugu, Catherine Clément prétend même que Griaule est déjà « sous secret » lorsqu’il écrit Masques dogons en 1938, mais elle se dispense d’avancer le moindre argument pour étayer cette curieuse intuition. Oh, bien sûr, chacun est libre de ses convictions ! Toutefois, Catherine Clément mesure-t-elle les implications d’un tel point de vue ? Si elle s’oppose à tous ceux qui contestent l’initiation de l’ethnologue, elle remet également en cause, radicalement, la version de Griaule, qui a toujours fait remonter son « initiation » à ses entretiens avec Ogotêmmeli. Décidément, Marcel Griaule a une bien curieuse avocate ! Si Catherine Clément s’autorise à pourfendre tous ceux qui osent une critique sur Griaule, elle contredit celui-ci, s’interroge sur la cohérence de son œuvre, et s’avère incapable de lire jusqu’au bout l’ouvrage présentant l’aboutissement de ses recherches…


Méfiez-vous de vos admirateurs !

Juste avant sa mort, Germaine Dieterlen a elle aussi fait les frais de la dévotion de l’un de ses admirateurs incompétents, Jean Ambrosi : celui-ci a publié dans la collection qu’il dirige chez L’Harmattan une compilation grotesque des œuvres de l’ethnologue, en y ajoutant une préface insignifiante, des notes farfelues et une transcription aberrante (avec des noms aussi connus qu’Amadou-Hampâte Bâ ou Boubou Hama orthographiés Ambateba et Bubuama). Accueilli par un silence gêné au moment de sa parution, cet ultime livre de Germaine Dieterlen ne fait pas honneur à son travail. Quant aux funérailles dogon de Germaine Dieterlen, rapidement évoquées par Catherine Clément, elles ont tourné à la mascarade pitoyable, pour les besoins d’un film tourné en 2004. L’année suivante, France Culture en a d’ailleurs rendu compte assez fidèlement, je crois, à travers une émission réalisée par Antonin Potoski : Feuilleton dogon. Mais par un curieux mouvement de balancier, c’est cette même radio qui surenchérit dans le panégyrique grossier avec l’émission de Catherine Clément. Or, Marcel Griaule mérite mieux que les éloges posthumes de tous ceux qui veulent récupérer son œuvre pour valider leurs théories délirantes, nourrir leurs fantasmes ou légitimer leur nouvelle fonction, au Quai Branly ou ailleurs.


Les ethnologues sont-ils solubles dans le discours d’une philosophe ?

Du point de vue de Catherine Clément, il n’existe point de salut pour les études sur les Dogon, voire pour les Dogon eux-mêmes, en dehors de Griaule et de Dieterlen ! Tous les autres ethnologues travaillant en pays dogon sont donc pour elle de la piétaille détestable, servile ou insignifiante, selon la case dans laquelle elle les range : « anti-griaulien », « griaulien » ou « indéterminé ». À cette première classification se superpose toutefois un autre critère qui va souvent peser sur ses jugements : le degré de notoriété. Face au courroux de Catherine Clément, les grands noms de l’ethnologie s’en tirent mieux que les jeunes ethnologues. Certains passent même au travers, à l’image de Michel Leiris, épargné par les insultes et absout de ses pêchés anti-griauliens en raison de son talent littéraire. Cette absolution a toutefois un prix : Catherine Clément présente Michel Leiris comme un merveilleux écrivain mais lui dénie la qualité d’ethnologue en affirmant, à tort bien sûr, qu’il n’a laissé aucune étude sur le pays dogon (alors que sa thèse, publiée en 1948, porte sur La langue secrète des Dogons de Sanga). Plus curieusement, Catherine Clément oublie de citer Solange de Ganay. Cette proche collaboratrice de Griaule est pourtant de toutes les missions en pays dogon depuis 1935 jusqu’au début des années cinquante. Dans ce groupe des oubliés ou des proscrits, il est moins étonnant de trouver l'ensemble des anthropologues dogon : Denis Douyon, Abinou Témé ou Sidiki Tinta. En effet, à Sangha, leurs travaux sont forcément éclipsés par le discours et la faconde des guides. Des ethnologues de renom ont également été escamotés, en particulier Denise Paulme, dont le nom n’est jamais mentionné alors qu’elle est l’auteur en 1940 de la seule monographie générale sur la société dogon. Mais, aux yeux de Catherine Clément, Denise Paulme a sans doute une tare rédhibitoire : elle est l’épouse d’André Schaeffner, l’ethnomusicologue « abject » — il s’agit bien sûr d’une citation — à l’origine de la mise en cause de Griaule à la Libération.


À propos des « ethnologues abjects »…

Sur cette douloureuse affaire, il est peut-être temps d’avoir un regard dépassionné plutôt que d’en rester aux invectives. Laissons maintenant la parole aux historiens et ne cherchons pas à tout prix des coupables, quels qu’ils soient ! Personnellement, je suis bien convaincu que Griaule n’a jamais été un "collaborateur". Du reste, qui le prétend aujourd’hui ? Le seul anthropologue qui évoque par écrit cette affaire — Daniel Fabre— le fait en des termes très mesurés, dans l’ouvrage collectif Résistants et résistance publié en 1997. Pour autant, qualifier publiquement « d’abjects » ceux qui ont mis en cause Griaule est irresponsable, parce que les réactions passionnelles ou les règlements de compte de l’époque ne peuvent être dissociés du climat général de la Libération et des drames personnels vécus par les uns et les autres. Je rappelle que Leiris, Paulme et Schaeffner venaient d’apprendre la mort en déportation de leur collègue et amie Deborah Lifchitz, qui avait été arrêtée dans la maison parisienne de Leiris, où elle se cachait. De leurs côtés, le linguiste orientaliste Marcel Cohen et l’anthropologue Paul Rivet avaient été contraints de fuir la France, l’un parce qu’il était juif, et l’autre parce qu’il venait d’être destitué par Vichy de son poste de directeur du Musée de l’Homme. Ajoutons que Marcel Cohen a déterminé la vocation d’ethnologue de Griaule en poussant son élève à suivre les cours de Mauss. Par ailleurs, sa chaire d’amharique, à laquelle il doit renoncer en raison des lois juives de Vichy, est finalement récupérée par Marcel Griaule. Or ce sont eux — les anciens mentors, amis ou compagnons de mission de Griaule — qui vont le mettre en cause à la Libération, et ils démissionneront tous de la Société des africanistes après avoir échoué à écarter Griaule du secrétariat général. Tous ces individus meurtris, qui s’estimaient à tort ou à raison trahis (au sens figuré), étaient-ils « abjects » ? Je laisse à Catherine Clément la responsabilité de ses insultes, soixante ans après les faits et alors que tous les protagonistes directs de cette affaire ont disparu depuis longtemps. Quant à moi, je regrette déjà d’être revenu sur cette vieille affaire qui ne m’intéresse pas vraiment et qui n’agite plus depuis longtemps le milieu ethnologique.


Le génie de Catherine Clément et les guérisseurs de la folie

Mettant généreusement sa compétence au service des chercheurs, Catherine Clément n’hésite pas à leur prodiguer conseils et remontrances, ou encore à pointer les maladresses ou les insuffisances de leurs analyses, tout en leur concédant quelques qualités. Présenté en des termes élogieux, le psychiatre Piero Coppo est l’un des heureux bénéficiaires de ces remarques critiques et de ces compléments d’analyse qui, en définitive, ne ridiculisent que celle qui les énonce. Brodant sur le prénom d’Halladj, qui est l’un des personnages du livre de Coppo sur Les guérisseurs de la folie, Catherine Clément affirme que ce prénom perpétue le souvenir du conquérant toucouleur El Hadj Oumar. Voilà une stupidité qui confine déjà à l’exploit*, mais ce n’est qu’un début ! Catherine Clément rapporte également les propos de Coppo sur les génies arboricoles appelés guinadj, représentés avec un œil, un bras et une jambe. Sûre d’elle-même, elle corrige ce qui lui apparaît immédiatement comme une erreur intolérable en s’écriant : « Pourquoi les appelle-t-il des guinnadj, alors que de toute évidence ce sont des génies yéban ? » Or, non seulement on ne voit pas pourquoi Catherine Clément s’autorise à douter de l’appellation de ces génies dans un autre parler dogon que celui de Sangha, mais, en outre, si l’on s’en tient aux représentations et aux termes des Dogon de Sangha, les génies qui sont décrits sont « de toute évidence » des guinou — équivalents de guinadj — et non des yèban. Catherine Clément a d’ailleurs la mémoire courte car, lors d’une émission précédente, elle avait effectivement décrit ces guinou arboricoles. Décidément, le génie n’est pas son fort !

[*Si Coppo l’orthographie Halladj, ce prénom attribué à un Dogon correspond probablement à Allaye et il n’a donc aucun rapport avec el-Hadj ou al-Hadj. En outre, ce dernier terme n’est qu’une « particule » ou un titre ajouté éventuellement au nom de ceux qui ont accompli le pèlerinage à la Mecque, indépendamment de toute référence au conquérant Toucouleur. Du reste, Catherine Clément ne semble pas l’ignorer ; ce qui rend son interprétation encore plus étonnante.]


Les ethnologues réprimandés…


Quand ils ne sont pas tout simplement ignorés, comme Jacky Bouju et Gilles Holder, les anthropologues ou les chercheurs actuels sont souvent réprimandés vertement à travers une brève analyse critique de leurs travaux sur les Dogon. Par exemple, Catherine Clément reproche à Françoise Michel-Jones de « ne pas vouloir considérer le tourisme comme un objet d’étude », mais inversement, elle accuse sans les nommer Anne Doquet et Gaetano Ciarcia de centrer leurs travaux sur l’invasion du tourisme « au détriment des véritables recherches sur les Dogon ». Apparemment, la nouvelle spécialiste des Dogon n’est pas à une contradiction près ! Aux réprimandes tranchantes s’ajoute parfois une tentative de discrédit plus insidieuse. S’appuyant sur ses connaissances ou ses expertises éprouvées, la nouvelle spécialiste des Dogon accuse par exemple Gaetano Ciarcia de « se tromper sur beaucoup de choses ». De la part de Catherine Clément, ce souci de Vérité et de rectification est tellement louable qu’il aurait été dommage de ne pas l’appliquer à l’ensemble de ses émissions.


Les figurants…

Si de rares chercheurs trouvent grâce aux yeux de Catherine Clément, ils en sont réduits à faire de la figuration dans l’ombre de Griaule et de Dieterlen. On ne saura rien par exemple des travaux spécifiques de Nadine Wanono, ni même des recherches et des publications de la fille de Marcel Griaule, Geneviève Calame-Griaule. Oh, certes, on apprend en passant, à travers une formulation vague et obscure, que cette ethnolinguiste renommée « a formalisé la langue dogon et l’a transcrite ». En revanche, Catherine Clément omet de parler du principal ouvrage de Geneviève Calame-Griaule : Ethnologie et langage, la parole chez les Dogon. Parue en 1965, cette thèse est à la fois une contribution originale aux études sur les Dogon et un grand classique de l’ethnolinguistique française. Mais peut-être est-ce l’originalité de cette œuvre qui a effrayé Catherine Clément, en lui faisant entrevoir qu’en dehors de la voie tracée par Griaule, il existe d’autres pistes et d’autres approches intéressantes ? Toutefois, réflexion faite, soupçonner Catherine Clément de frilosité ne me paraît pas crédible, et il faut donc chercher des raisons plus triviales à son discours quasi exclusif sur le couple Griaule et Dieterlen.


Comment construire une belle histoire ?

Sur France Culture, quel est l’objectif de Catherine Clément ? De toute évidence, elle cherche à construire une belle histoire capable de captiver l’auditeur sur un ensemble de vingt émissions. Pour parvenir à ses fins, quels ingrédients lui sont indispensables ? Il lui faut d’abord un personnage principal à la fois brillant et célèbre, susceptible d’incarner une figure héroïque. De ce point de vue, un personnage trop lisse ou trop consensuel est à exclure. En revanche, un martyr de la science ou des religions convient très bien, du moment qu’il suscite les passions et les controverses. Dans ce rôle, Griaule est parfait, à condition d’exagérer les critiques dont il est l’objet. Mais dans un autre contexte, cela aurait pu être Jésus ou Tobie Nathan. D’ailleurs, par un curieux hasard, Catherine Clément a également écrit un livre un peu provocateur sur chacun d’eux (Jésus au bûcher, Le Divan et le Grigri). Au côté du personnage principal, il lui faut bien sûr un ou deux seconds rôles : Germaine s’impose sans difficulté, en tant que « sœur des masques », collaboratrice de Griaule et amante. Une histoire d’amour illégitime ne peut que pimenter le scénario ! Pour compléter la distribution, Rouch est également embauché comme personnage secondaire, mais il n’a au bout du compte qu’un rôle très limité. Viennent ensuite tous les figurants, français et dogon, avec des rôles fortement typés de salaud, de petite frappe, de disciple, de rival, d’ennemi, de sage africain… Pour ajouter un parfum d’aventure et accroître l’intensité dramatique, Catherine Clément nous fait revivre l’expédition Dakar-Djibouti tout en parsemant son récit de conflits, de rivalités et de trahisons. Dans un soucis d’exotisme, elle introduit également du mystère et du secret à travers les mythes, la divination par la renard, les masques, l’initiation de Griaule… Enfin, soignant l’image, elle exploite au mieux le décor naturel, grandiose et fascinant, des falaises de Bandiagara, en glissant au besoin quelques exagérations avec des à-pics imaginaires de 600 mètres.


Le masque tombe !


Mais à cette épopée griaulienne ou à cette saga ethnologique se superpose une autre histoire avec un casting assez différent : Catherine Clément en est l’unique vedette, et tous les autres acteurs ou figurants — en particulier Sékou Dolo et Jacques Chirac — n’apparaissent que dans des rôles de faire-valoir prestigieux, en tant que chef des masques ou chef d’État. En outre, lorsqu’on passe du récit aux commentaires, le discours de Catherine Clément se superpose également à la parole de Griaule ou des Dogon, jusqu’à la recouvrir totalement. Au bout du compte, dans ses émissions radiophoniques, Catherine Clément agit avec Marcel Griaule comme elle a agi avec Sékou Dolo dans son livre La mère des masques : elle commente, interprète, encadre, parasite, détourne et se réapproprie son histoire et ses propos. Bref, Catherine Clément se sert des Dogon, de Griaule et de leur notoriété commune pour réaliser un one-man-show qui la met en valeur en tant qu’actrice et productrice de l’histoire qu’elle raconte, mais aussi en tant que philosophe éclairée capable de parler sur tout avec brio. Du reste, dès les premières émissions, on devine rapidement que, sous son masque de philosophe et sous le couvert des masques dogon, Catherine Clément adore se donner en spectacle et occuper le devant de la scène ! Cela n’est pas honteux, bien sûr, à condition d’enlever le masque et de renoncer à la caricature, surtout si elle concerne une population étrangère.
 
Catherine Clément
et les fantasmes occidentaux sur les Dogon (V)

5. Quelle image des Dogon ?

Il est temps justement d’examiner plus en détail l’image que Catherine Clément donne des Dogon. À première vue, son discours est plutôt enthousiaste et admiratif, à ceci près que l’objet de cet éloge est uniquement un fantasme ou un mythe, a priori insensible aux compliments. Pour des individus bien réels, ses propos peuvent être jugés au contraire condescendants, méprisants ou offensants, en particulier par les musulmans, les femmes, les partisans de l’ancien maire de Sangha et les Dogon situés hors de cette agglomération, soit plus de 99 % de la population. Tous, je pense, trouveraient caricatural ce discours occidental qui les fige dans le monde atemporel des « peuples mythiques », pour reprendre la propre expression de Catherine Clément.


Une société isolée et inaccessible conquise par une philosophe alpiniste

Dans son résumé de présentation, Catherine Clément affirme de façon péremptoire que les villages dogon n’ont « ni route ni sentier ». Elle développe ensuite ce cliché étonnant dès sa seconde émission : ces enchevêtrements de maisons, de greniers, de rocs, de pierres, ne comportent aucun sentier, aucune route. Pour y aller, et c’est vrai pour les habitants, on est contraint à la varappe. Il faut escalader et c’est impressionnant ! On saisit mieux maintenant pourquoi Catherine Clément est arrivée en hélicoptère, mais on comprend mal comment les Dogon eux-mêmes se déplacent d’un village à l’autre. Peut-être de liane en liane ? Voilà un mystère de plus ! Tout cela est d’autant plus étrange que la plupart des jeunes dogon possèdent des mobylettes, des motos ou des vélos, alors qu’ils sont bien sûr incapables de les utiliser en l’absence de route ou même de sentier. Quant aux touristes, ils sont probablement hélitreuillés avec leur matériel d’escalade. Pourtant, on rencontre peu de Blancs encordés accompagnés par des guides de haute montagne. L’auditeur commence d’ailleurs à avoir de sérieux doutes sur la réalité décrite par Catherine Clément lorsque celle-ci évoque sa difficile ascension jusqu’au village de Yougo-Dogorou par un chemin rocailleux. Pestant contre l’absence de « marches », elle précise avoir fait continuellement de la « varappe » en étant « tirée, soutenue, poussée » par son guide et son compagnon. Manifestement, Catherine Clément a, de la varappe, une définition toute personnelle, en rapport avec sa condition physique et ses habitudes citadines, mais sa conception des déplacements à l’intérieur du pays dogon est également indissociable de ses fantasmes sur la région. Volontairement ou non, elle nous renvoie l’image d’un pays chaotique et isolé du monde, où les hommes sont prisonniers de la nature depuis des temps immémoriaux. En d’autres termes, elle décrit un paysage des origines, « peuplé [sic] de rocs titanesques », parsemé de « baobabs centenaires » et habité par un peuple se situant lui-même hors du temps. À l’appui de sa description, elle cite d’ailleurs un auteur malien évoquant l’ineffable impression de paix des temps premiers ressentie par l’étranger qui pénètre au pays des Dogon


L’Eden dogon : société préservée et hors du temps

Dès les premières minutes de son émission, Catherine Clément dessine l’image pittoresque d’une société qui a su traverser les siècles sans jamais perdre ses traditions : [Les Dogon] ont résisté à la colonisation, aux désordres induits par la colonisation (…). Ils ont résisté tant bien que mal à l’islamisation, à la modernisation et ils font face vaillamment à la mondialisation. Lorsqu’elle parle de la résistance des Dogon, Catherine Clément n’évoque pas simplement leur survie, bien sûr. Elle suggère plutôt, toujours selon ses propres termes, qu’ils ont su « se protéger » plus que d’autres en absorbant les changements venant de l’extérieur sans rien abandonner de leurs mythes ou de leurs pratiques rituelles. Est-ce bien le cas ? Non, évidemment, à moins d’être aveugle à l’islamisation rapide de la société, pour ne prendre que l’exemple le plus frappant. Cette progression massive de l’islam, ou celle plus discrète du christianisme, Catherine Clément, se refuse à la voir, et même la conteste, pour ne pas briser son rêve ou celui de ses auditeurs. Quant aux changements introduits par la « modernité », ils sont insignifiants selon elle : Qu’est-ce qui est moderne en pays dogon et qui pourrait modifier la vie quotidienne ? Le téléphone est arrivé, les routes goudronnées aussi ; ça ne change pas grand-chose. Sautant de la vie quotidienne à la mythologie, Catherine Clément ajoute : Selon Sékou, seule l’électricité, et encore l’éclairage public, pourrait détruire la cosmologie des Dogon. Ouf ! La mythologie dogon a encore quelques belles années devant elle en attendant que des lampadaires soient installés dans tous les villages dogon. Toutefois, il faut se méfier de la rapidité des changements. Entre la seconde et la seizième émission, dont ces propos sont extraits, les Maliens ont bien eu le temps de construire quelques routes goudronnés dans une zone jusqu’alors dépourvue du moindre sentier. Quant à ce curieux lien établi par Sékou Dolo entre l’électricité et la disparition des mythes, peut-être faut-il n’y voir qu’une métaphore malicieuse sur la menace qui pèserait sur ces constructions mythologiques si elles étaient l’objet d’un « éclairage public »…


Éclairage public sur le discours de Catherine Clément

Examinons les propos qui viennent d’être cités. Rien ou presque n’aurait donc changé en pays dogon, tant au niveau du mode de vie que de la cosmogonie ? Mais qui soutient cela ? Est-ce Catherine Clément, dont le premier voyage en pays dogon remonte à 1997 ? Ou est-ce le chef des guides, qui vend aux touristes l’image d’un pays dogon immuable alors que son quotidien est désormais très différent de celui de ses aïeux ? Il faut avoir survolé le pays dogon, au sens propre et au figuré, pour ne pas se rendre compte que le rapport des jeunes au monde extérieur, et par voie de conséquences leurs représentations ou leur imaginaire, ont forcément évolué en profondeur, pour des raisons évidentes. Un grand nombre d’entre eux sont passés par l’école, certains fréquentent assidûment les touristes, et tous écoutent quotidiennement les radios nationales et locales. Quant à la carte postale sur un pays dogon préservé de la modernité, je propose quelques images alternatives et sacrilèges, notamment une vue prise à l’extérieur des villages ou des marchés dogon en suivant le sens de vent. On y découvre non un décor « des temps premiers », mais un paysage futuriste de sacs plastiques couvrant les arbres sur des centaines de mètres. Autre contre-exemple : pour nous convaincre que la société dogon n’a guère évolué, Catherine Clément nous parle des « vieilles pétoires » toujours utilisées sur la place publique au cours des funérailles. Elle omet simplement de préciser que de très nombreux Dogon possèdent aujourd’hui, en plus de leurs fusils à silex, des fusils à cartouche employés pour la chasse, à tel point que les populations de singes et de damans ont été décimées en quelques années seulement. Par ailleurs, les Dogon sont certainement la population du Mali la plus directement concernée par la mondialisation, à travers le tourisme international et le label Unesco de « patrimoine mondial ». Alors oui, bien sûr, ils jouent avec cette mondialisation et certains en tirent des bénéfices, mais ils sont loin d’en maîtriser toutes les conséquences directes ou indirectes, comme le prouvent les projets de développement anarchiques créés dans le sillage du tourisme.


Rituels éternels et œufs pourris

Catherine Clément semble fascinée par des rituels dogon qu’elle imagine immémoriaux et éternels, sans en avoir observé un seul. Par conséquent, elle en glisse un de temps en temps en nous le présentant comme un rituel contemporain accompli par tout Dogon qui se respecte, alors que le rituel en question a pratiquement ou totalement disparu. C’est le cas de ce rite de purification dont Catherine Clément parle au présent : tout Dogon qui s’éloigne de son village doit au retour subir un rite de purification, tournée des masques ou pas d’ailleurs. (…) Aux limites du village, quelqu’un accueille celui qui revient avec un œuf non fécondé et une brindille de mil qu’il lui passe sur le corps en murmurant une prière. Ah bon ? Les Dogon se soumettent tous à ce rite ? Même les passagers d’un taxi-brousse à destination de Sangha ? Doivent-ils alors descendre du véhicule avant d’entrer à Sangha afin de recevoir une purification collective par un Dogon posté sur le bord de la route avec sa provision d’œufs pourris ? Je suis désolé de décevoir Catherine Clément, mais ce rituel a quasiment disparu, du moins pour les voyageurs ou les émigrants, en raison justement de l’évolution des déplacements et des moyens de transport. Je m’autorise un dernier exemple de cette confusion entre passé et présent : dans sa description du repas familial, Catherine Clément inclut la tortue terrestre alors qu’il est désormais rare d’en trouver une seule à l’échelle de tout un village. Mais au diable la réalité : il n’y a rien de mieux qu’une bonne grosse tortue pour enchanter le quotidien en y injectant du symbolique et du merveilleux : il est grand temps de signaler que, parmi les convives du repas familial, le plus important n’est pas un être humain ; c’est une tortue. Alors pourquoi une tortue ? À cause de ses losanges sur la carapace qui rappelle les carreaux de la couverture des morts, le plan carrelé des champs…


Des Dogon (presque) sans histoire

Pour Catherine Clément, les Dogon sont les interprètes d’un mythe éternellement rejoué, et, à ce titre, leur histoire ne l’intéresse pas ; elle n’y consacre que quelques minutes en exploitant des informations orales qu’elle n’a jamais pris la peine de vérifier. Sans aucune hésitation, elle livre donc aux auditeurs un concentré d’erreurs ou de banalités ahurissantes. À la question « que sait-on de l’histoire des Dogon ? », voilà ce que répond Catherine Clément, avec son aplomb habituel : Avant l’expédition Dakar-Djibouti en date de 1931, on [Traduisez bien sûr « Catherine Clément » ] sait très peu de chose sur les Dogon. (…) On sait qu’ils ont toujours été très résistants, plutôt teigneux et qu’ils ont donné du fil à retordre à tous ceux qui ont essayé de les soumettre. (...) Ils ont donné du fil à retordre aux Toucouleurs, et aux Français qu’ils ont combattus avec succès et qu’ils ont réussis à faire reculer, pas définitivement, mais assez sérieusement. Le peuple dogon était un peuple armé et il l’est toujours. Et voilà, c’est tout pour l’histoire des Dogon ! Aucune date ni aucune chronologie, si ce n’est, curieusement, à propos des prédécesseurs des Dogon, les Tellem. La présentation de ces derniers n’en est pas moins délirante puisque Catherine Clément, reproduisant le discours des guides, les assimile à un « peuple de Tarzan [sic] » volant de liane en liane. À chacun ses références ! Dans les émissions suivantes, Catherine Clément ajoutera simplement quelques bribes sur la mort, dans un village dogon, du conquérant toucouleur El Hadj Oumar, en mentionnant cette fois une date…, mais sur la naissance de ce chef au Sénégal. Quant au royaume de Bandiagara créé vers 1868 par le neveu d’El Hadj Oumar, il n’en sera jamais question.


La colonisation du pays dogon : les scoops et les silences de Catherine Clément

Face à de telles lacunes, il n’est pas dans mes intentions de retracer ici l’histoire précoloniale des Dogon. En revanche, à propos de la période coloniale, le mutisme de Catherine Clément mérite qu’on s’y arrête. Sur la conquête et sur les soixante-huit ans de la domination française, elle se contente d’un scoop totalement imaginaire sur les succès militaires des Dogon, qui auraient réussi à faire reculer « assez sérieusement » les Français. Bien entendu, Catherine Clément n’en dira pas davantage sur les combats victorieux qui ont entraîné ce prétendu recul. Jusqu’en 1922, la moitié nord du pays dogon a bien été secouée par de nombreux mouvements d’insoumission et de révolte, mais tous ont été réprimés immédiatement et violemment, au prix de nombreux morts, par une armée coloniale dotée de pièces d’artillerie et de fusils performants. Après cette information erronée, qui vise à conforter l’image d’une société ayant résisté à tout sans dommages, Catherine Clément n’ajoute plus rien sur la colonisation, à l’exception de quelques mots sur les tirailleurs et d’une anecdote insignifiante et douteuse sur un lieutenant français ensorcelé à Sangha. Elle ne fait aucune référence aux travaux forcés, aux déplacements de populations, aux déportations politiques, au soulèvement de 1896 ou aux opérations de répression meurtrières et destructrices menées en pays dogon entre 1896 et 1910. Or son silence est étonnant à plus d’un titre. Alors qu’elle se déchaîne contre l’ancien président Moussa Traoré, Catherine Clément oublie de mettre en cause les colonisateurs français et semble ainsi les exempter de tout crime. Pourtant, cette période aurait dû l’intéresser. La bataille la plus sanglante entre les Dogon et l’armée coloniale s’est déroulée à Sangha, en 1896, et le chef de village qui a négocié la soumission après la défaite et la mort de plusieurs centaines d’insurgés était l’arrière-grand-père de Sékou Dolo. Cette information ne peut lui avoir échappé ; elle est mentionnée dans une biographie qu’elle cite abondamment : celle du père de Sékou Dolo (cf. Parin et al. : Les Blancs pensent trop, Payot, 1966, p. 371). Mais au lieu de rapporter des faits, Catherine Clément préfère mythifier l’histoire coloniale des Dogon tout en passant sous silence les exactions des Français et l’idéologie des colonisateurs. J’en suis d’autant plus surpris que Catherine Clément organise dans quelques mois une série de conférences sur la colonisation, dans le cadre de l’Université populaire du Quai Branly ! C’est du moins ce qui a été annoncé… et j’avoue avoir quelques inquiétudes !


L’histoire du Mali contemporain revisitée par Catherine Clément

Si Catherine Clément semble avoir un problème avec l’ethnologie, ses relations avec l’histoire ne sont pas meilleures, malheureusement. Dans l’émission intitulée « un peu de politique », elle s’autorise quelques digressions à propos de la « dictature » de Moussa Traoré, mais à la manière de Catherine Clément, c’est-à-dire en romançant ou en divaguant. Manifestement, elle reproduit là encore des propos tenus par on ne sait trop qui, sans avoir pris la peine de vérifier les informations qu’elle délivre et sans jamais s’apercevoir qu’elle est en train de parler des évènements politiques maliens sur une radio publique et non au café du coin. Voilà comment Catherine Clément rend compte du déclenchement de l’insurrection touarègue en 1990 : la révolte [des Touaregs] commence quand le gouvernement malien vend des équipements qui leur étaient destinés, et les vend sur le marché. Ces équipements avaient été fournis par la coopération française à destination des Touaregs, et Moussa Traoré les vend sur le marché. Sur le marché, c’est très visible. Et donc la révolte touarègue commence. Elle commence par l’assassinat d’un préfet malien et de sa femme, et elle se poursuit par des massacres abominables des deux côtés. Ouf, les Dogon respirent un peu : Catherine Clément a reporté provisoirement son délire sur les Touaregs. Égrenant des faits anecdotiques et erronés, elle présente la rébellion de 1990 comme un mouvement spontané né d’une spoliation orchestrée par Moussa Traoré en personne, avec le détournement trop manifeste d’une aide française. Il s’agit peut-être de la version d’un chauffeur de taxi, d’un guide ou d’un barman, mais cette petite historiette édifiante est un chef-d’œuvre de désinformation. Aujourd’hui, seule Catherine Clément semble ignorer que ce soulèvement touareg a été préparé de longue date, depuis la Libye. Son déclenchement prématuré en juin 1990 faisait suite aux arrestations massives de militants opérées par l’armée malienne durant le mois précédent. Par ailleurs, l’acte fondateur de cette insurrection fut l’attaque du poste de gendarmerie de Menaka, et parmi les 36 morts, on ne comptait évidemment aucun « préfet » ou commandant de cercle*.

[*Puis-je conseiller à Catherine Clément de lire le livre de Pierre Boilley consacré en partie à ces évènements : Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain, Karthala, 1999. Curieusement, sa version des évènements est assez éloignée de la sienne.]


La biographie romancée d’un président malien


Catherine Clément relate également les évènements qui vont précipiter la chute de Moussa Traoré, en 1991, en mettant en avant les manifestations étudiantes : parmi ces étudiants, un jeune couple formé d’un archéologue et d’une historienne, tous les deux ayant fait leurs études en Pologne (…). Un peu plus loin, elle précise, en écorchant au passage son nom, que le Président nouvellement élu du nouveau Mali démocratique sera Alpha Oumar Komaré [Konaré], l’étudiant en archéologie. Oh, je suis sûr que l’ancien Président du Mali n’en voudra pas à Catherine Clément d’avoir déformé son patronyme, puisqu’elle n’épargne pas davantage son successeur, dont elle a écorché le nom quelques instants plus tôt en l’appelant Amadou Tamani [Toumani] Touré. En outre, cette grande figure de l’intelligentsia malienne sera sans doute amusé de se voir traiter d’étudiant au moment du renversement de Moussa Traoré. Si les colonisateurs européens avaient tendance à considérer les Africains comme de grands enfants, Catherine Clément les voit apparemment comme d’éternels étudiants, même lorsqu’il s’agit d’un ancien ministre de Moussa Traoré (de 1978 à 1980), devenu ensuite professeur d’histoire (en 1980) puis patron de presse (notamment en tant que directeur du journal Les Echos depuis 1989). Du reste, c’est en faisant émerger une presse libre et non en manifestant qu’Alpha Oumar Konaré a contribué au renversement de Moussa Traoré. Tout le monde sait cela au Mali, sauf Catherine Clément ! Il est vrai qu’un jeune manifestant devenant Président, c’est tellement plus romantique !


Le dictateur islamiste et les méchants musulmans


Pour condamner les crimes de Moussa Traoré, il n’est pas nécessaire de sombrer dans l’exagération en le peignant par exemple en musulman prosélyte cherchant à imposer l’islam sur l’ensemble du Mali. Le seul mérite de l’ancien président a peut-être été, au contraire, de préserver son pays des divisions religieuses. Avec des trémolos d’indignation dans la voix, Catherine Clément annonce pourtant que, sous Moussa Traoré, les chefs de village, tous musulmans, étaient nommés par le préfet. Si l’information est concise, elle est doublement, voire triplement fausse en comptabilisant l’anachronisme du « préfet ». Les chefs de village, en pays dogon ou ailleurs, n’ont jamais été nommés par l’administration et ils n’étaient pas obligatoirement musulmans. Sous Moussa Traoré, les touristes n’étaient pas davantage encadrés par des Dogon musulmans, ou du moins ils ne l’étaient pas nécessairement, contrairement à ce que laisse entendre Catherine Clément. D’où viennent ces rumeurs fantaisistes ? Je l’ignore ! En revanche, les raisons qui poussent Catherine Clément à colporter de telles informations sont évidentes, puisqu’elle ajoute elle-même : c’était cela la dictature : une sorte de volonté d’extinction de la vraie tradition des Dogon. Manifestement, Catherine Clément est tenaillée par la crainte de la progression de l’islam au cœur des falaises de Bandiagara, mais elle ne peut concevoir cette islamisation que comme un processus imposé de l’extérieur. Admettre que l’islam progresse de l’intérieur reviendrait en effet à renoncer à sa vision d’un « bastion animiste » conservant fièrement l’ensemble de ses traditions. Dans ses émissions, les musulmans sont donc relégués dans des rôles purement négatifs de trublions extérieurs : par exemple le maire « nazi » revenant de Côte d’Ivoire pour détruire la culture dogon, ou encore le mauvais guide venant de Mopti pour caricaturer la tradition. Car Catherine Clément ne peut s’empêcher de préciser que ce maire détesté est assez musulman, alors que les faux guides sont en général musulmans. Décidément, que ce soit sur l’islam ou sur le Mali contemporain, le discours de Catherine Clément relève davantage du commérage que de l’histoire ou de la philosophie.


Une société authentique face au tourisme : le bon et le mauvais masque des Dogon

À propos du tourisme en pays dogon, Catherine Clément tente de nous convaincre qu’il est plutôt positif, parce qu’il ne menace pas les « vraies traditions ». En tant qu’ethnologue, je n’ai pas à juger des effets globalement positifs ou négatifs du tourisme ; je me contente simplement d’analyser le phénomène ainsi que les discours qui s’y rapportent. Or, là encore, les propos de Catherine Clément sont très instructifs. Ils tournent constamment autour de cette question de « l’authenticité dogon » dont le tourisme se nourrit mais qu’il pourrait mettre en danger. Prenons l’exemple des danses masquées. Pour démontrer que les masques employés pour les exhibitions touristiques n’affectent pas l’authenticité des « vrais masques » utilisés au cours des rituels, Catherine Clément tente de dissocier les premiers — qui seraient toujours désacralisés, incomplets et donc « faux » — des seconds, « sacrés » et complets. Malheureusement, la réalité se plie difficilement à cette dialectique, et la plupart des danseurs portent exactement le même masque et les mêmes jupes de fibres pour une levée de deuil et pour les touristes. Simplement, pour les seconds, ils prendront soin d’enlever leurs chaussures pour se conformer à l’image d’authenticité que projettent sur eux les Occidentaux. Dans un autre registre, cette quête illusoire d’authenticité pousse également Catherine Clément à s’en prendre aux faux guides musulmans. Parce qu’ils ignorent tout de la « vraie tradition des Dogon », ils dévident n’importe quoi aux touristes avec aplomb (…). Les faux guides sont donc extraordinairement dangereux. Il faut voir ce qu’ils font de Griaule : c’est absolument épouvantable. Tiens, de faux spécialistes des Dogon et de Griaule… Cela m’évoque quelqu’un, mais la personne à laquelle je pense n’est pas musulmane !


Le pays dogon se réduit-il à Sangha ?

Utilisant à la fois ses souvenirs de voyages et les travaux de Griaule et Dieterlen, Catherine Clément parle presque exclusivement de l’agglomération de Sangha, qu’elle réduit à tort aux seuls villages d’Ogol-du-haut et d’Ogol-du-bas. Dans son récit, elle englobe toutefois quelques localités situées à proximité immédiate de Sangha, et elle dit quelques mots sur Bandiagara, mais en la présentant comme l’une des villes musulmanes les plus « inspirées » du Mali. À travers une telle exagération, Catherine Clément cherche en fait à renforcer l’image opposée d’une agglomération de Sangha située au cœur de la « tradition animiste » et incarnant à elle seule « l’animisme le plus pur ». Ne me demandez pas ce que signifie un « animisme pur » ; je n’en ai aucune idée. En 1931, le terme d’animisme n’était déjà plus utilisé par Griaule. Quant à la notion de pureté, je suppose qu’elle renvoie, dans l’esprit de Catherine Clément, à l’idée de religion traditionnelle préservée de toute influence extérieure, notamment vis-à-vis de l’islam. Une telle idée est bien sûr un stéréotype facilement réfutable (au regard, par exemple, du nombre d’emprunts à l’arabe dans le vocabulaire religieux des Dogon). Toujours est-il qu’en plaçant arbitrairement Sangha au cœur des traditions animistes, Catherine Clément en fait une agglomération représentative de l’ensemble de la société dogon. Dès lors, elle donne l’illusion de parler de tous les Dogon et elle peut renvoyer aux auditeurs l’image d’une société totalement uniforme, partageant les mêmes mythes, les mêmes rituels, la même histoire, le même parler, les mêmes institutions. Or, la réalité est justement à l’opposé ! Les différences locales et régionales sont énormes, dans tous les domaines.


De l’uniformité à l’ennui

Dans ses émissions, Catherine Clément, a cru présenter les éléments fondamentaux de la culture dogon : la langue, le rituel soixantenaire du sigui, la divination par le renard, l’excision, la société des masques, le grand masque… Malheureusement, aucun de ces éléments n’est commun à l’ensemble des Dogon, et pas seulement en raison de la présence de l’islam ou du christianisme : des individus originaires de régions différentes ne se comprennent pas forcément entre eux ; le sigui n’a toujours concerné qu’une infime portion du territoire dogon ; la divination par le renard n’est pratiquée que dans quelques localités de la falaise, de Yendouman à Idyéli ; certains villages dogon n’ont jamais pratiqué l’excision ; le grand masque n’a jamais existé dans la moitié sud de la falaise, à partir de Guimini ; et la société des masques, quand elle subsiste, prend des formes très différentes suivant les régions. En gommant cette diversité extraordinaire, Catherine Clément prive la société dogon de sa richesse et de sa complexité. Autrement dit, elle la caricature à nouveau, en réduisant les Dogon aux seuls habitants de Sangha et en produisant une fausse uniformité qui, en définitive, ennuie l’auditeur autant qu’elle le trompe.
 
Catherine Clément
et les fantasmes occidentaux sur les Dogon (VI)

6. Et après ?

Pourquoi ai-je pris la peine, en pleine canicule, de réagir à ces « Histoires de Dogons » ? Et dans quel but ? Que Catherine Clément se rassure : mon objectif n’était pas — ou pas seulement — de tourner son discours en dérision…


Vulgarisation ou vulgarité ?

Comme je l’ai déjà souligné en introduction, Catherine Clément n’est pas la première à caricaturer les Dogon ou à divaguer sur eux, mais, conteuse hors pair, elle le fait avec davantage d’ampleur, d’obstination, de verve et de suffisance que les autres, en cultivant l’erreur avec une remarquable constance. En outre, son discours est susceptible de porter davantage, parce qu’elle parle sur France Culture pendant près de sept heures avec toute l’autorité que lui confèrent son titre autoproclamé de philosophe et ses nouvelles fonctions au Musée du Quai Branly. Si les propos de Catherine Clément ne correspondent pas à un discours isolé, ils sont le pic visible et inquiétant d’une dérive générale des reportages, articles, livres ou émissions abreuvant le grand public de mythes, de mystères ou de rituels dogon, au mépris de la réalité et sous couvert d’ethnologie et de vulgarisation scientifique*. S’ils ne veulent pas cautionner par leur silence ce type d’emballement médiatique et de mystification, les anthropologues se doivent d’intervenir, non pour dire la Vérité, mais pour pointer les erreurs ou les clichés les plus évidents et pour dénoncer l’utilisation de leur discipline dans ce processus de mythification des Dogon. Une telle dérive n’est pas seulement inquiétante pour l’ethnologie, qui sert de plus en plus de caution aux fantasmes des Occidentaux ; elle l’est aussi, bien sûr, pour les peuples qui sont l’objet de ces fantasmes, et enfin pour la vulgarisation scientifique, qui sombre peu à peu dans la vulgate touristique en reprenant et en diffusant ces fantasmes. D’ailleurs, la nomination de Catherine Clément à la tête de l’Université populaire du Quai Branly illustre parfaitement ce naufrage.

[*Les 600 mètres d’à-pic imaginés par Catherine Clément se rapportent peut-être à ce sommet de fantasmes et de stéréotypes à partir duquel elle observe et décrit les Dogon.]


Réponses anticipées aux réactions outragées de Catherine Clément

En raison de mes critiques ironiques, Catherine Clément tentera sans doute de me faire passer pour un donneur de leçons pédant et présomptueux. Mais mon objectif n’a jamais été de substituer mes propres travaux à ses émissions radiophoniques, ni même de suggérer que les ethnologues détiennent le monopole du discours sur les Dogon, bien au contraire. Sur le sujet, il n’existe pas une Vérité unique et immuable, détenue par un seul grand Initié, français ou dogon. Malgré tout, il est possible de s’approcher de la réalité plurielle et mouvante de cette société en croisant justement les points de vue, les témoignages et les expériences des Dogon, des chercheurs et même des voyageurs. Cela suppose également de rendre compte des importantes disparités régionales. Or que fait Catherine Clément ? Elle gomme de telles disparités et elle raille, rejette ou ignore superbement la diversité des points de vue pour imposer au contraire son image stéréotypée d’une « société mythique » ! Par respect pour les Dogon et pour mon métier d’ethnologue, j’ai donc cherché à déconstruire ses propos, avec parfois une pointe d’ironie, mais sans jamais renoncer à la rigueur scientifique qui semble justement lui faire défaut. J’imagine également que, jouant les femmes outragées, Catherine Clément va pratiquer l’art de l’esquive en réagissant par le dédain à mes critiques, au lieu d’y répondre point par point, comme je m’y suis employé avec ses propos. Pour disqualifier mes critiques, elle me reprochera peut-être de réagir par jalousie, alors que le vedettariat clinquant de Catherine Clément m’est justement insupportable. Il se nourrit non de compétences mais de « copinages » médiatiques, politiques et artistiques entre gens du même monde, au sein du microcosme parisien. Du reste, je suis bien conscient que mes propos vont probablement me fermer les portes d’Arte, de France Culture et a fortiori de l’Université populaire du quai Branly. Et je m’en moque ! Si ma motivation était l’argent ou la gloire médiatique, je ne serais pas ethnologue ! Je serais éventuellement philosophe, du moins au sens où Catherine Clément l’entend.

Eric Jolly,
chargé de recherches au CNRS
Laboratoire du CEMAf (Centre d’étude des mondes africains)


P.S. : N'hésitez pas à réagir à ce texte, que vous soyez européen ou africain, chercheur ou touriste, auditeur de France Culture ou lecteur des travaux sur les Dogon... Pour lire les corrections et les commentaires émission par émission, cliquez sous Annexes, en haut et à gauche de la page.
 
Tribune Libre pour Histoire De..

Lumières Primaires ouvre une tribune libre à Eric JOLLY sur les émissions de Catherine Clément sur les Dogons





Pour voir un document interactif sur les dogons réalisé par Eric Jolly

Bibliographie d’Eric Jolly

Bibliographie de Catherine Clément
 
Catherine Clement & Les Dogons

"Catherine Clément a réalisé 20 émissions Radio ( France culture ) du 29 mai 2006 au 23 juin 2006. dans le cadre « HISTOIRE DE…DOGONS » ( LES ÉMISSIONS NE SONT PLUS EN LIGNE)



Ils vivent en Afrique, dans une région du Mali peuplée de rocs titanesques et d'escaliers géants. Connus pour leurs greniers aux toits pointus, leurs villages n'ont ni l'électricité ni l'eau ni route ni sentier. Leur culture attire les ethnologues depuis qu'en 1931, l'expédition Dakar-Djibouti, relatée par Michel Leiris dans Afrique fantôme, les a soudainement découverts. Un livre les a rendu célèbres : Dieu d'eau, chef d'oeuvre littéraire de Marcel Griaule, qui leur a consacré sa vie d'anthropologue jusqu'à sa mort, en 1956. Depuis cette date, Italiens, Américains, Hollandais, Suisses, Français se disputent l'interprétation d'une civilisation qui s'est protégée des guerres coloniales, de la dictature au Mali, de l'invasion des ethnologues et de celle des touristes. Leur statuaire austère atteint des prix inaccessibles sur le marché des Arts premiers. Aucun peuple premier n'a été plus décrit, plus filmé, archivé, peint, dessiné, désiré. Parce que, selon Griaule, ils savent voir sans télescope la naine blanche Sirius B, invisible à l'oeil nu, certains Américains les croient inspirés par des extra-terrestres, ces Génies Nommo serpentins, divinités de l'eau et de la parole. Leur monde magnifique suscite légendes et polémiques, et un polar tout neuf de Moussa Konaté, L'empreinte du renard. Mais surtout, il y a leurs histoires, leurs innombrables histoires de mort, de serpents et de masques. Un dieu créateur minuscule émascule son enfant, un fils révolté viole la Terre, sa mère, une femme découvre la source du pouvoir, elle fait naître la mort, quelle affaire ! Les récits se croisent et s'enchaînent dans le paysage déchiqueté des falaises de Bandiagara, ocre rouge, pierre violette, que Michel Leiris comparait à l'univers de la Tétralogie de Wagner.

(source ICI)

voir la biographie de catherine Clement ICI

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