Histoire de... Dogons (1)
Emission du 29 mai 2006 : Pourquoi les Dogons ?
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)


Les phrases en caractères romains sont de Catherine Clément, tandis que mes commentaires ou mes ajouts personnels sont en italiques.

(…)
Le dernier raid héliporté de Catherine Clément
La dernière fois que je me suis rendue en pays dogon, c’était au Mali dans un hélicoptère militaire, les yeux protégés par des grosses lunettes et un casque sur les oreilles, car les portes étaient grandes ouvertes. Pendant une heure, l’hélicoptère a volé au ras des falaises rouges — les falaises de Bandiagara — frôlant les greniers préhistoriques et les grands cimetières desséchés des Tellem, ceux qui furent chassés par les Dogon.
Ah, les prédécesseurs des Dogon étaient donc des hommes « préhistoriques » ?
J’avais deux voisins singuliers : le président de la république française, Jacques Chirac, et le président de la république du Mali, Amadou Toumani Touré (…), lui-même d’ascendance dogon. (...)
Décidément, Catherine Clément n’est pas n’importe qui. Quel voisinage prestigieux ! Quant à l’ascendance dogon du président malien, voilà une information qui méritait peut-être davantage de prudence… Il est vrai que les Dogon le considèrent littéralement comme l’enfant du pays, puisque la femme qui l’a élevé après la mort de sa mère était originaire de Bandiagara. Certains lui prêtent même une ascendance dogon, effectivement, mais cette rumeur est-elle fondée ? Par exemple, peut-on savoir quel était cet ascendant dogon ?

Un peuple mythique

Les Dogon sont un peuple mythique, le plus connu de tous les peuples étudiés par les ethnologues. (...)
Tiens, les Dogons sont un peuple mythique ! Et ça veut dire quoi « un peuple mythique » ? Un peuple légendaire, comme celui de l’Atlantide ? Un peuple des origines ou des temps mythiques ? Un peuple mythifié par les Occidentaux ? Un peuple qui ne vit qu’au travers des mythes ? Voilà un nouveau concept qu’il faudra expliquer…

Une société préservée ?
Ils [les Dogon] ont résisté à la colonisation, aux désordres induits par la décolonisation (je pense à la féroce dictature de Moussa Traoré). Ils ont résisté tant bien que mal à l’islamisation, à la modernisation et ils font face vaillamment à la mondialisation.
Voir mon paragraphe « L’Eden dogon : société préservée et hors du temps ».
(…)
Et le principal danger est le tourisme de masse. (...)
Catherine Clément s’inquiète de la menace d’un tourisme de masse, alors que ses émissions ne peuvent que renforcer la fascination des Occidentaux pour les Dogon, en favorisant de ce fait le développement touristique.

Les secrets des Dogon
Leur cosmologie et leur mythologie sont également célèbres. Il paraît, c’est ce qu’on dit, que les Dogon sont si calés en astronomie qu’ils auraient réussi à situer Sirius B, naine blanche totalement invisible normalement. Comment ont-ils fait ? C’est un de leurs secrets ! À l’approche de l’an 2000, des astronomes ont fait le déplacement et ont demandé leurs méthodes, histoire de voir. Les Dogon ont répondu, selon mon ami Sékou, qu’ils préféraient mourir plutôt que de livrer le secret de la découverte de Sirius B. C’est dire que la difficulté sera grande d’expliquer des mythes sur lesquels pèsent ce devoir de mutisme.
Pour ceux que les mystères fascinent, le satellite de Sirius est quasiment le Saint Graal ! Cela fait tellement fantasmer les Occidentaux que des centaines de livres et de sites internet sont consacrés à cette histoire, alors qu’inversement les Dogon s’en désintéressent totalement, à l’image de Sékou Dolo. Mais alors pourquoi nourrir ces fantasmes en affirmant qu’il s’agit d’un terrible secret à la « Da Vinci Code » ? Pourquoi ne pas parler plutôt des connaissances attestées des Dogon sur l’observation astronomique de Sirius, des Pléiades, etc…
(…)
Chacune de ces bribes [de mythes] s’inscrit dans une immense construction dont on ne peut pas tout connaître, disent les Dogon, si on n’est pas Dogon, c’est-à-dire initié. Or justement, deux Français ont été initiés. La célébrité des Dogon leur est due. Et elle est également, et peut-être surtout, ethnologique. C’est une histoire extraordinaire. (…)

L’agglomération de Sangha

Et peu à peu, mais assez vite, il [Griaule] s’intègre dans le pays dogon, et plus précisément il s’intègre dans l’ensemble formé par deux villages : les villages d’Ogol du haut et Ogol du bas — on parle quelquefois des deux Ogol — et cet ensemble porte le nom de Sangha. (...)
En fait Sangha comprend un nombre beaucoup plus important de localités. Pour prendre une référence que Catherine Clément pourra difficilement rejeter, Griaule et Dieterlen en mentionnent seize (cf. carte n° 2 dans Le renard pâle, 1965). Catherine Clément place donc cette agglomération au cœur de ses descriptions et de ses analyses alors qu’elle a une idée totalement fausse de ses contours.

Initiation sans chichi
Le vieil Ogotêmmeli, sans doute mandaté par les patriarches des deux villages, décide de confier au Blanc qui aime tant les Dogon l’essentiel de son savoir, l’essentiel des secrets dogon. (...) Entre temps, l’ethnologue a été initié, sans emphase, sans trop de chichi ; lui-même en parle comme si un polytechnicien lui avait transmis des connaissances. Derrière le mot ésotérique d’initiation se cache en fait une longue et complexe transmission des connaissances. À quel moment Griaule a-t-il reçu ce savoir ? Certainement avant la publication de Dieu d’eau, car Dieu d’eau contourne soigneusement quelques-uns des secrets. (...)
À propos de cette intuition toute personnelle d’une « initiation » de Griaule antérieure à Dieu d’eau, se reporter à mon paragraphe intitulé « lecture tronquée et initiation manquée ».

La sœur des masques

Pourquoi les Dogon ont-ils décidés d’initier Marcel Griaule ? Vaste question ! Il est trop tôt pour y répondre. La même initiation fut ensuite accordée à la partenaire ethnologique de Marcel Griaule, l’ethnologue française Germaine Dieterlen. (...) Germaine avait chez les Dogon une fonction précise et paradoxale (…). Germaine, curieusement, devint donc yasiguinè, sœur des masques, seule femme blanche dans la société des masques du pays dogon. (...)
Contrairement à ce que laisse entendre Catherine Clément, Germaine Dieterlen n’a jamais joué le rôle d’une yasiguinè au cours d’une levée de deuil (par exemple en abreuvant de bière les hommes…). Les Dogon lui ont donné ce titre, purement fictif, pour qu’elle puisse assister à certains rituels masculins. Quant à affirmer que Germaine Dieterlen fut la seule Blanche à recevoir un tel titre, c’est tout simplement faux. Par exemple, en 2002, pour satisfaire les rêves d’une touriste occidentale, les habitants d’un des villages de Sangha ont investi cette femme yasiguinè par le biais d’un rituel totalement inventé... (cf. Souffle d'Afrique, n° 2, 2004, p. 16).

Les funérailles de Germaine Dieterlen
Lorsque Germaine mourut, il y a très peu de temps, elle eu également droit à des funérailles solennelles, en pays dogon. Mais ça n’était pas à Sangha. Comme elle était « sœur des masques », c’était dans le village où se trouve le cœur des rites du pays dogon, et ce village s’appelle Yougo. Les funérailles de Germaine ont été filmées par Philippe Constantini voici deux ans. (...)
D’après les témoignages directs qui me sont parvenus, ces funérailles étaient loin d’avoir la solennité évoquée par Catherine Clément. Il s’agissait plutôt d’une triste mascarade dépourvue de spontanéité, contrairement aux funérailles de Griaule.

Un livre tellement difficile…
Avant de nous avancer dans les secrets dogon, voici la liste des livres qui m’ont aidée. (…) De Marcel Griaule (…), Le renard pâle, ouvrage très difficile, publié en 1961. (...)
Cet ouvrage n’a pas été publié en 1961, mais en 1965. Cette erreur n’est guère étonnante : ce livre « très difficile » n’a été que rapidement feuilleté par Catherine Clément.

La ruée des ethnologues et la guerre contre Griaule
Griaule et Germaine furent donc les deux passeurs qui popularisèrent les Dogon en France. Après eux, des dizaines d’ethnologues se ruèrent sur le pays dogon. Des élèves de Griaule comme Jean Rouch, lui-même formateur de disciples qui poursuivent en filmant l’œuvre de Griaule et Germaine. Des italiens ethnopsychiatres, des américains, anglais, hollandais, très vite hostiles à Griaule, menant une guerre anglo-saxonne contre l’ethnologie française. Cela se fait beaucoup. (...)
Sur cette guerre anglo-saxonne contre Griaule, se reporter à mon paragraphe « Griaule patrimoine national ».

 
Histoire de... Dogons (2)
Emission du 30 mai 2006 : La beauté du pays dogon
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



(…)
Une beauté qui tombe à-pic
Peu de peuples sont aussi spectaculaires que les Dogon. Il y a d’abord cette immense falaise de 250 kilomètres de long et 300 ou 500 ou 600 mètres d’à-pic. (...)
La falaise de Bandiagara est certes impressionnante, mais on ne trouve jamais d’à-pic de 500 ou 600 mètres. La hauteur moyenne de l’escarpement est de cent mètres au sud de la route de Bankass et de 200 mètres au nord, avec comme point culminant la falaise de Bamba, à 777 mètres, soit environ 485 mètres de dénivelé par rapport à la plaine (mais en englobant bien sûr la zone des éboulis, au pied de la paroi rocheuse). Parler d’une falaise avec une paroi verticale de 300 à 600 mètres de haut est donc ridicule : l’à-pic proprement dit ne dépasse jamais 250 mètres, même au point le plus haut de la falaise.

Les chapeaux des greniers
Leur toit [ceux des greniers] : du chaume argenté fait avec de longues tiges de mil. (…) Les épis iront dans les greniers, les tiges iront sur les greniers. (...)
La formule est élégante, mais ne correspond à aucune réalité. Les toits de paille des greniers dogon ne sont jamais fabriqués avec des tiges de mil ; ils sont confectionnés avec de grandes herbes sèches appelées dédyou à Guimini ou tèlou en région dono.

Un pays sans aucun sentier
Ces enchevêtrements de maisons, de greniers, de rocs, de pierres, ne comportent aucun sentier, aucune route. Pour y aller, et c’est vrai pour les habitants, on est contraint à la varappe. Il faut escalader, et c’est impressionnant ! (...)
Sur cette prétendue absence de sentiers, se reporter à mon paragraphe intitulé « Une société isolée et inaccessible… ».

Mopti : entre Touaregs et Dogon ?
Mopti est un port sur le Niger. (…) On est vraiment à l’intersection entre le pays des Touaregs et le pays des Dogon. (...)
Que des Dogon et des Touaregs se croisent à Mopti, certes, mais il faut avoir une curieuse conception de la géographie pour considérer cette ville comme le point d’intersection des mondes touaregs et dogon. Douentza, à la rigueur… En outre, pourquoi associer d’un seul coup Dogon et Touaregs ? Parce qu’il s’agit des deux peuples du Mali qui fascinent le plus les Occidentaux ?

L’abri des hommes
Les togu-na ont toujours des toits bas pour forcer les hommes à discuter sans se battre dit-on, si c’est vrai. Le Dogon est tellement secret, allez savoir ! (...)
Pendant un instant, j’ai cru que Catherine Clément allait remettre en cause le discours convenu des guides, qui débitent systématiquement aux touristes cette explication désormais incontournable, alors qu’elle est relativement récente. Mais non, elle ne soupçonne pas un discours complaisant ; elle imagine simplement un secret tapi derrière cette anecdote séduisante, dont le principal avantage est d’être facilement retenue par les touristes. Du reste, Catherine Clément en parlera deux fois…

Tournée des masques pour le Festival de l’imaginaire
J’étais là-bas [à Sangha] pour vérifier le budget d’une tournée des masques dogon invités au Festival de l’imaginaire en 1998 à l’initiative de Françoise Gründ et Chérif Khaznadar. (...)
Tiens, voilà une connexion intéressante ! C’est donc par l’intermédiaire de Françoise Gründ que Catherine Clément est partie en pays dogon, y a rencontré Sékou et a ensuite divagué sur la société qu’elle venait de découvrir. Or Françoise Gründ n’est pas n’importe qui. Elle a publié sur les Dogon, dans le Monde des religions de l’été 2005, un article « impayable » centré sur les masques et sur le rituel de levée de deuil. J’ignore comment elle a pu abuser les rédacteurs de cette revue, mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, cette autre « spécialiste » n’a probablement jamais mis les pieds en pays dogon et n’avait, jusqu’alors, rien écrit sur la région, à l’exception de la notice d’un CD de musique dogon… enregistrée à Paris. Je vous épargne l’énumération exhaustive des énormes erreurs qui ponctuent son texte pour ne retenir que la plus spectaculaire. Je cite Françoise Gründ (p. 59) « La deuxième phase du dama consiste en un déplacement des cadavres. Ceux qui occupaient un espace provisoire dans des tombes communes vont prendre place dans les failles et les trous réservés. Au cours de cette cérémonie, les hommes du village se déplacent en procession parfois sur plusieurs kilomètres, avec civières et brancards, portant des sortes de momies enveloppées dans des linges ». Même les guides dogon n’osent pas raconter de telles sornettes, et aucun touriste, dans ses souvenirs de voyage, n’évoque une exhumation des cadavres pour la levée de deuil ! D’où lui vient cette information ou cette hallucination ? C’est un mystère ! Peut-être a-t-elle mal interprété un commentaire légèrement ambigu de Jean Rouch dans son film sur Le dama d’Ambara… Toujours est-il que l’émission de Catherine Clément est dans la droite ligne de cette vulgarisation délirante qui joue sur les fantasmes occidentaux non pas pour informer mais pour faire rêver et, au bout du compte, pour promouvoir le tourisme. Du reste, l’article de Françoise Gründ était rangé dans la catégorie « spiritualité/voyage » et était accompagné d’un encart délivrant des informations pratiques pour partir au Mali.

Les enregistrements de Sékou Dolo
J’ai fait un deuxième voyage un an plus tard avec mon ami Dominique-Antoine Grisoni, hélas disparu depuis. (…) Nous avons passé là cinq semaines pour enregistrer Sékou au rythme de quatre à cinq heures par jour. (…) Mais enregistrer lorsque Sékou se promenait dans le village — ce qui était un de nos objectifs — n’était pas commode, parce qu’il est d’usage en pays dogon de se saluer. (…) Et bien vous allez entendre ces salutations et comprendre pourquoi les choses ont été compliquées car Sékou saluait environ cinquante personnes par jour. Et voilà ce que ça donne quand Sékou Dolo salue son neveu Gadyoula Dolo. (…)
À entendre Catherine Clément, elle aurait réalisé plus de cent heures d’enregistrements. Pourtant, ces salutations sont les seuls mots de Sékou Dolo entendus pendant l’ensemble des émissions. Pourquoi ne pas avoir diffusé d’autres » enregistrements » de lui, au lieu de jouer sans cesse sa porte-parole ? Personnellement, j’en viens à douter fortement de l’existence de ces enregistrements… Même ces salutations sonnent faux : elles semblent avoir été enregistrées hors contexte pour servir d’illustration, alors qu’elles sont censées avoir été prises sur le vif pendant les déplacements de Sékou Dolo.

Le tourisme et le mythe
Sékou, (…) son problème à lui, c’est le tourisme. Il est chef des guides de Sangha et l’irruption du tourisme de masse possible, éventuelle, et qui est en train de se développer, le préoccupe terriblement. Le tourisme peut tuer le pays dogon ; il le sait. Il est la seule personne que j’ai rencontrée à Sangha qui est, sur le tourisme, dans ce genre de pays, une véritable théorie. Il est trop tôt pour en parler puisqu’elle suppose la connaissance des mythes. C’est donc une théorie du tourisme qui intègre la connaissance des mythes. Et c’est dire le degré de réflexion auquel sont arrivés les Dogon, ethnographes d’eux-mêmes et propres à gérer l’économie touristique de leur propre pays, du moins quand on veut bien les écouter. (...)
Pour les guides, et a fortiori pour leur chef, le tourisme est moins un « problème » qu’une source de revenus. Quant au danger du tourisme évoqué par Catherine Clément, je doute qu’on puisse l’écarter en organisant des danses de masques dans le monde entier, en écrivant un livre grand public, ou en faisant rêver les auditeurs de France Culture… Enfin, cette théorie du tourisme qui intègre la connaissance des mythes, l’auditeur l’attendra patiemment, mais en vain…

 
Histoire de... Dogons (3)
Emission du 31 mai 2006 : Sékou entre animisme et islam
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



(…)
Le père de Sékou Dolo : conversion à l’islam
C’est à cause de son père qu’il porte un nom musulman. (…) Le père de Sékou [Ogobara Dolo] était l’interlocuteur de Griaule, et celui des ethnologues en général. Il était considéré avant la décolonisation comme chef, ou maire. Maire est peut-être un terme un peu complexe. Il était surtout un très habile commerçant, intelligent et humaniste. Il a été l’intermédiaire principal entre les Dogon et les Blancs. C’est dire que l’ethnologie française doit beaucoup de choses à la famille Dolo. (…) Le père de Sékou s’est donc converti à l’islam pour le commerce, sans se cacher. (...)
Que faut-il entendre par « commerçant humaniste » ? Il faut au moins en déduire que le père de Sékou Dolo est le seul Dogon musulman à être présenté sous des traits sympathiques, mais en sous-entendant tout de même que sa conversion est une simple façade. Sur ses activités de chef de canton sous la colonisation, Catherine Clément reste, volontairement ou non, dans le flou, y compris au niveau des termes employés.

Bandiagara et l’islam le plus pur
Toutefois, dans le pays dogon, il faut savoir qu’il y a eu des combats. Entre la ville de Mopti, qui est sur le fleuve Niger, et le bourg de Sangha, où se trouve les deux Ogol, au milieu du chemin se situe la grande ville musulmane de Bandiagara, une sorte de ville moyenne qui a été un lieu administratif important de la colonisation française. C’était là où se tenait le commandant de cercle (…) et c’est aujourd’hui le lieu administratif de l’administration malienne sur le pays dogon. Là est enterré le grand El Hadj Oumar, dont je reparlerai plus longuement car il a profondément façonné l’histoire du pays dogon. C’est un conquérant musulman. Bandiagara est à deux heures de route de Sangha. C’est une ville où Amadou Hampâte Ba a séjourné et également le grand inspiré Tierno Bokar. Cette ville de Bandiagara, qui est la capitale administrative du pays dogon, est donc l’une des villes les plus inspirées de l’islam au Mali. Compliquée cette affaire. On est au cœur de l’animisme le plus pur et on est au cœur de l’islam le plus pur.
1/ Bandiagara n’est plus la capitale administrative du pays dogon depuis longtemps. Si le cercle de Bandiagara couvrait bien l’ensemble du pays dogon au moment de sa création par les colonisateurs français, il a été par la suite découpé en quatre cercles : Bandiagara, Bankass, Koro et Douentza.
2/ El Hadj Oumar est censé avoir disparu dans l'explosion de la grotte de Deguimbéré, et seules certaines versions toucouleurs affirment que ses restes ont été enterrés dans le palais de son neveu Tidjani, à Bandiagara.
3/ L’écrivain Amadou Hampâté Bâ n’a pas simplement « séjourné » à Bandiagara ; il y est né et y a passé toute son enfance et une grande partie de son adolescence. Tierno Bokar, lui, y a passé toute sa vie à partir de ses dix-huit ans.
4/ Faire de Bandiagara « l’une des villes les plus inspirées de l’islam au Mali » est pour le moins excessif. Au contraire, l’islam n ‘apparaît que très tardivement à Bandiagara, vers 1868, lorsque le neveu d’El Hadj Oumar choisit cette bourgade dogon comme capitale de son royaume toucouleur, et cet islam va d’ailleurs cohabiter pendant un temps avec les pratiques rituelles des fondateurs. La seule présence du hamalliste Tierno Bokar suffit-elle alors à « illuminer » Bandiagara ? Cela serait oublier qu’il fut, de son vivant, persécuté par la branche omarienne de la Tidjaniya, largement majoritaire à Bandiagara.
5/ Que signifie justement un « islam pur », dans le contexte de Bandiagara, alors qu’on y trouve toujours, par exemple, de nombreux cabarets de bière de mil ?
6/ Et où sont les combats dont Catherine Clément nous parlait au début de ses propos ?
7/ Enfin, sur l’idée d’animisme, et a fortiori « d’animisme le plus pur », se reporter à mon paragraphe intitulé « Le pays dogon se réduit-il à Sangha ? ».

Sékou Dolo et son père : retour à « l’animisme » ?
À Sangha, le père de Sékou redevient païen, comme on disait (…). Peut-être qu’en hébergeant Marcel Griaule puis Germaine Dieterlen, dans la petite maison en dur qui reste pieusement conservée… Peut-être que dans son campement où sont nés les études dogon, cet homme s’est dit qu’après tout l’animisme en valait la peine. En tout cas, c’est certainement ce que s’est dit son fils Sékou qui est retourné à l’animisme dès la mort de son père. Tout de suite. Son père est mort, l’enterrement musulman a eu lieu, et mon ami Sékou, immédiatement, a décidé de se convertir à l’animisme. C’est une démarche peu fréquente. Et je trouve qu’elle est extrêmement intéressante. Je ne suis pas sûr qu’elle soit si rare que ça, après tout. Il est possible qu’elle soit beaucoup plus fréquente qu’on ne le pense mais qu’elle ne soit pas dite. Sékou est retourné à l’animisme avec simplicité parce qu’il voulait garder la tradition ; il voulait la connaître ; il voulait la comprendre et la protéger du tourisme. Il est donc par définition initié, ou plutôt en cours d’initiation, parce qu’on commence l’initiation juste après la circoncision et on la termine lorsqu’on a fini d’élever ses enfants. (...)
1/ Je ne sais pas si les autres auditeurs s’y retrouvent, mais moi je suis complètement perdu ! Catherine Clément nous annonce la conversion à l’islam du père de Sékou, puis son retour au « paganisme », mais, au bout du compte, il a droit à un enterrement musulman. En outre, si son père n’est plus musulman, on ne voit pas bien pourquoi son fils attend cet enterrement pour retourner à « l’animisme ». Mais Catherine Clément se moque de ces contradictions : l’important pour elle est de raconter, à contre-courant des témoignages habituels, de belles histoires de « conversion à l’animisme », « plus fréquentes qu’on ne le pense », afin de nous convaincre que le pays dogon, et en particulier Sangha, est un bastion de « l’animisme le plus pur ».
2/ Quant à l’idée d’initiation, comprise par Catherine Clément comme une simple acquisition de connaissances, indépendamment de tout « rite d’initiation », on ne comprend pas pourquoi elle s’achèverait « lorsqu’on a fini d’élever ses enfants », ni pourquoi elle serait réservée aux « animistes », pour reprendre le terme employé. Les musulmans apprennent eux aussi des contes, des chants, des prières, des versets du coran, des formules magiques, des mythes de fondation, etc. Contrairement aux anthropologues, Catherine Clément a choisi une définition très large du terme « initiation », ce qui est son droit, mais elle est loin d'en tirer toutes les conséquences…
3/ Le père de Sékou Dolo n'a pas pu recevoir Griaule dans "son campement": celui-ci n'a été acheté par sa famille que dans les années 1980, sans doute juste après la mort d'Ogobara et plusieurs dizaines d'années après la disparition de Griaule.


« Les Dogon sont des masques »
Enfin, il [Sékou Dolo] est entré dans la société des masques ; comme tout Dogon qui se respecte, il a sculpté son masque, il a dansé son masque, et il est maintenant sur le chemin de l’initiation animiste. (…) Tous les Dogon sont des masques, c’est leur destin ! (...)
Pour Catherine Clément, un Dogon digne de ce nom est celui qui correspond à l’image qu’elle s’en fait. Et dans l’imaginaire des Occidentaux, les Dogon sont effectivement des masques, depuis l’exposition coloniale de 1931 jusqu’au Festival de l’imaginaire, qui porte si bien son nom (et que Catherine Clément a contribué à organisé, en 1998). Or, la grande majorité des Dogon ne portent pas, et ne porteront jamais de masques, sauf peut-être pour les touristes… Sont-ils pour autant des sous-Dogon ?

L’épreuve initiatique de l’aquarelle
Quand je me promène, je ne prends jamais de photos. Je fais des aquarelles. C’est tout à fait autre chose. Une aquarelle me prend environ une heure à une heure et demi. Ce qui veut dire que je m’installe quelque part et que je me laisse investir par le paysage que je dois peindre et, bien entendu, investir par les gens qui sont autour. (…) Et j’ai vu que l’aquarelle en pays dogon était une sorte d’épreuve initiatique. (…)
On va le voir juste après : Catherine Clément se laisse tellement « investir par les gens qui sont autour » qu’elle refuse obstinément de bouger quand les vieux lui demandent de déguerpir ou quand les enfants lui jettent des pierres. Quelle curieuse empathie ! Et quelle curieuse façon d’aller à la rencontre des gens en se plantant à un endroit pour peindre un paysage, dès le premier jour de son arrivée à Sangha.

Historiette édifiante et redondante
J’ai avisé, juste derrière l’endroit où je logeais, une belle grande place entourée de maisons avec, sous un grand baobab assez considérable, une magnifique togu-na. Ce qu’on appelle une togu-na, c’est une case à palabres ; c’est une maison où les hommes discutent. Elle est obligatoirement très basse de façon à ce que tout homme pénétrant sous la togu-na soit obligé de se courber et une fois courbé, il a moins envie de se quereller. (...)
Pour la seconde fois en trois émissions, nous avons droit à la même histoire anecdotique pour expliquer la taille de l’abri des hommes. Or, il est intéressant de souligner qu’une telle explication est en grande partie le produit du tourisme. Parce qu’elle ravissait les Blancs, en leur renvoyant l’image de la sagesse et de l’harmonie dogon, cette historiette séduisante s’est progressivement imposée dans le discours des guides, puis, par contagion, dans les commentaires de tous les Dogon en contact avec les Occidentaux. Aujourd’hui, cette explication a fini par supplanter toutes les autres pour devenir une Vérité « officielle » que l’on sert systématiquement aux touristes afin de répondre à leurs attentes. On retrouve d’ailleurs cette anecdote, facilement mémorisable, dans tous les écrits des voyageurs, mais uniquement depuis les quinze ou vingt dernières années, alors qu’elle n’apparaît jamais dans les publications antérieures, pas même dans les travaux de Griaule ou dans les articles consacrés aux abris des hommes. Dans leur magnifique et monumental ouvrage sur les Togu na, paru en 1976, Tito Spini et son frère Sandro citent toutefois une telle interprétation, mais parmi bien d’autres, sans lui accorder davantage d’importance que les autres, et en précisant l’identité de l’informateur dogon qui en est l’auteur (en l’occurrence un habitant du village d’Iréli, dans l’une des zones les plus touristiques de la falaise). Bref, il est amusant de constater que la tradition dogon — du moins celle que les touristes identifient comme telle — se construit de plus en plus à partir du discours des guides, qui est lui-même façonné en fonction des touristes. Autrement dit, ces derniers sont, au moins en partie, les producteurs des « traditions authentiques » ou des gloses qui les fascinent tant !

Volée de cailloux contre Catherine Clément : l’explication métaphysique
Sékou me guide pas à pas et en me tenant la main (…). On fait le tour de la place. Mon compagnon, qui lui filmait de son côté, prend un petit sentier. (…) Sékou m’installe hors du cercle, derrière les cailloux, sur une large pierre apparemment autorisée. Je me pose ; je m’y mets ; je déploie mes peintures et mon compagnon part filmer avec Sékou... Des gamins passent. Ils vont prévenir les vieux. Les vieux sortent des maisons avec de longs bâtons. Ils sont armés et n’ont pas l’air commodes. Ils sont fous furieux. Ils me lancent des invectives, sans doute en langue dogon [quelle perspicacité !], en tout cas je ne comprends mais ils ont l’air très très furieux et ils incitent les gamins à me lancer des cailloux. Ils sont manifestement complètement pompettes. Qu’est-ce qu’ils ont bu ? Je ne le sais pas encore ; je découvrirais plus tard que, bien entendu, c’est de la bière de mil. Ils sont ivres de ce qu’on appelle dolo, dolo voulant dire la bière de mil. Nous verrons que cette histoire d’ivresse, cette histoire de vieillards, et cette histoire de bière ont une signification métaphysique qui, je peux vous le dire, quand on reçoit les cailloux sur la tête, échappe à première vue. Et les gamins, en français, essayent de me dire maladroitement « pas le droit , interdit, il faut partir ; il faut que tu t’en ailles ». Je me défends tant bien que mal. Je sais que Sékou n’a transgressé aucun interdit. Mais ça se gâte. Les pierres se font de plus en plus fréquentes. Puis Sékou revient furibond, chasse les gamins à coups de pieds, engueule les vieux. Puis ça commence à discuter entre Sékou et les vieux. (...)
Heureusement que Catherine Clément va trouver une explication métaphysique à sa mésaventure pitoyable. Personnellement, je ne vois là qu’une pauvre touriste totalement perdue dès que son guide ne la tient plus par la main. Celui-ci surgit toutefois, tel un héros justicier, pour la sauver du lynchage et pour « engueuler » les vieux, en oubliant au passage qu’il vit dans une « gérontocratie », selon les termes utilisés un peu plus loin par Catherine Clément. Cette dernière ne manifeste pas plus de respect pour ces vieux qui l’interpellent : elle les qualifie de « fous furieux », les présente comme des hommes pris de boisson et les accuse d’inciter les enfants à lui jeter des pierres à la figure ; ce qui paraît d’ailleurs inconcevable dans le contexte dogon. J’ai également quelques doutes sur l’ivresse réelle de ces hommes, car une telle imputation repose uniquement sur l’interprétation de Catherine Clément (qui parvient même à déduire de leur comportement la nature de la boisson absorbée, malgré la diversité des alcools consommés aujourd’hui en pays dogon). Par ailleurs, préciser que la bière de mil est appelée "dolo" ne présente aucun intérêt, puisqu’il ne s’agit pas d’un terme utilisé par les locuteurs dogon.

« Dire toute les bêtises du monde »
Sékou finalement décide qu’on va aller chez le grand prêtre, qui s’appelle le hogon, et exige que les vieux me fassent des excuses. Seulement voilà, les vieux ne veulent pas. Et nous voilà partis tout au fond de la place (…). Consulté, il [le hogon] donne raison à Sékou. Je retourne sur ma pierre et je peins ; et je pense : « Ah, quand même, na, c’est moi qui avait raison ! » Et puis une heure plus tard, les vieux, toujours ivres, viennent s’excuser très gentiment. Mais je ne suis pas très fière. J’ai l’impression que c’est eux qui avaient raison. Je ne sais pas où. Ce que je pressens, et que je vais découvrir et comprendre à mesure que j’avance dans les livres sur les Dogon, dans les livres d’ethnographie sur les Dogon, c’est que l’ivresse des vieillards en pays dogon est sacrée. Eux seuls ont le droit de dire toutes les bêtises du monde. Il y a à cela de très profondes raisons, mais nous n’en sommes pas encore là. Dans ce monde quadrillé d’interdits et de secrets, je n’ai d’abord le premier jour ni rien su ni rien compris aux motifs réels de la querelle.
Apparemment, les vieillards ivres ne sont pas les seuls à avoir le droit de dire toutes les bêtises du monde… Quant à cette prétendue « ivresse sacrée », diagnostiquée par Catherine Clément, elle ne semble pas avoir le même caractère sacré pour son guide, qui s’autorise à engueuler les vieux et à les traîner devant le hogon.

 
Histoire de... Dogons (4)
Emission du 1er juin 2006 : Que sait-on de l'histoire des Dogons ?
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



(…)
Des Dogon « teigneux » : un profil psychologique pour suppléer à l’histoire
Avant l’expédition Dakar-Djibouti en date de 1931, on [Traduisez « Catherine Clément »] sait très peu de chose sur les Dogon. (…) On sait qu’ils ont toujours été très résistants, plutôt teigneux et qu’ils ont donné du fil à retordre à tous ceux qui ont essayé de les soumettre. (…). Ils ont donné du fil à retordre aux Toucouleurs, et aux Français qu’ils ont combattus avec succès et qu’ils ont réussis à faire reculer, pas définitivement, mais assez sérieusement. (...)
Que Catherine Clément ne sache rien sur l’histoire précoloniale et sur la colonisation du pays, c’est évident, mais il lui faut un certain culot pour attribuer son ignorance à l’absence de sources publiées. Pour information, je joins ci-dessous une liste non exhaustive de travaux récents et anciens sur l’histoire du pays dogon avant 1931 (recherches archéologiques non comprises). Sur ces « Dogon presque sans histoire » et sur « la colonisation du pays dogon », se reporter également à mes commentaires dans les deux paragraphes correspondants.

[R. Arnaud : “Le dernier épisode de la conquête du Soudan français (l’affaire de Tabi)”, Renseignements coloniaux, supplément du Bull. mensuel du Comité de l’Afrique française et du Comité du Maroc, 32° année, 1922, n° 8, pp. 201-239 ; Capitaine Aymard : “Le Soudan français. Notices géographiques, historiques. Topographie, statistique”, Bulletin de la Société de Géographie de Toulouse, n° 25, 1907, p. 287-300 ; A. H. Bâ & J. Daget : L'Empire peul du Macina (1818-1853), La Haye/Paris, Mouton/Ecole pratique des Hautes Etudes, 1962 ; I. Barry : Le royaume de Bandiagara (1864-1893). Le Pouvoir, le Commerce et le Coran dans le Soudan Nigérien au XIXe siècle, thèse d’histoire (sous la direction de E. Terray), Paris, E.H.E.S.S., 1993 ; N. Boni : Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures, Paris, Présence africaine, 1971 (cf. pp. 176-182) ; E. Caron : De Saint-Louis au port de Tombouktou. Voyage d'une canonnière française, Paris : Augustin Challamel, 1891 ; I. Dougnon : ‘Travail de Blanc’ – ‘Travail de noir’. La migration paysanne du pays dogon à l’Office du Niger et au Ghana (1910-1980), thèse de doctorat, Bayreuth, Universität Bayreuth, 2003 ; Dr Henric : "Rapport médical sur les colonnes du Dakol et la mission du Mossi (Soudan français), du 25 février 1896 au 16 avril 1897", Archives de médecine navale, 69, mai 1898, pp. 321-339 ; G. Holder : Poussière, Ô Poussière. La cité-État sama du pays dogon (Mali), Nanterre, Société d’ethnologie, 2001 ; E. Jolly : Boire avec esprit. Bière de mil et société dogon, Nanterre, Société d’ethnologie, 2004 (cf. pp. 433-438) ; P. Mangeot : "La guerre au Soudan français. Particularités relatives à la conduite des opérations en pays de montagne", Revue des troupes coloniales, 1923, vol. 17, n° 165, pp. 391-405 ; A. Mayor : "Les rapports entre la Diina peule du Maasina et les populations du Delta intérieur du Niger, vus au travers des traditions historiques et des fouilles archéologiques", in M. de Bruijn & H. van Dijk (éds) : Peuls et Mandingues. Dialectique des constructions identitaires, Paris, Karthala, 1997, p. 33-60…].

Un peuple de « paysans guerriers » armés de vieilles pétoires
Le peuple dogon était un peuple armé et il l’est toujours. Alors, bien sûr, il ne l’est pas avec des kalachnikovs ; ce sont plutôt de vieilles pétoires, qui servent beaucoup pour les funérailles et pour les levées de deuil. On tire des coups de fusil dans ce pays pour chasser les esprits, mais on voit bien quand même que l’habitude des armes est une habitude ancienne. (...)
À propos de ces vieux fusils à silex, se reporter à mes commentaires dans le paragraphe "Éclairage public…". Je précise par ailleurs que les coups de fusil, en pays dogon comme ailleurs, sont aussi des moyens d’honorer quelqu’un ou de manifester sa joie, y compris lors de certaines fêtes musulmanes !

Le lieutenant français ensorcelé
Sékou nous a montré la maison en ruine qui sert de refuge aux masques lorsqu’ils vont danser pour les touristes. (…) C’était la maison du lieutenant français qui a voulu s’y installer après la fin de la conquête, quand enfin les armées françaises sont venues à bout de ces fichus dogon. Le lieutenant s’y est installé ; il a été dûment ensorcelé ; il n’a pas tenu plus de quelques mois et il est retourné à Bandiagara, ville musulmane où les esprits étaient nettement moins dangereux.
Grâce à cette charmante anecdote, livrée sans aucun repère historique, l’auditeur n’a toujours rien appris sur la colonisation du pays dogon. Catherine Clément ne mentionne d’ailleurs aucune date, pas plus pour la conquête du pays dogon par les Français que pour la fin des opérations militaires de répression et de « pacification ». Quant aux raisons de l’installation de ce lieutenant à Sangha, Catherine Clément s’en moque : elle s’intéresse uniquement aux causes présumées — et probablement légendaires — de son départ, en l’occurrence son mystérieux ensorcellement. Pourtant, il aurait été sans doute utile de contextualiser cette historiette en précisant qu’à partir de 1910, un « résident » est en poste à Sangha afin de mieux contrôler la région, juste après le succès militaire des opérations de répression menées contre les villages insoumis de la falaise. À cette époque, Sangha est d’ailleurs une circonscription englobant huit cantons, à l’intérieur du cercle de Bandiagara.

Le légendaire Mandé
Le Mandé serait l’endroit d’où seraient venus les Dogon, à l’époque d’un des grands empires africains (…). Est-ce à 50 ou 150 kilomètres de là ? Est-ce que c’est du côté de Bamako ? Personne n’en sait rien ! (...)
Bien entendu, il faut une nouvelle fois comprendre « Catherine Clément n’en sait rien ». Dans les mythes de nombreuses populations de la région, le Mandé est effectivement un lieu légendaire et prestigieux, associé à la puissance de l’empire du Mali. Du reste, dans de nombreux parlers dogon, le terme Mandé est remplacé par le mot Mali ou Malo pour désigner ce lieu mythique des origines. Et c’est pour cette raison que la plupart des Dogon le situent vers la frontière de la Guinée, au cœur de cet ancien empire du Mali.

Les prédécesseurs des Dogon : un peuple de Tarzan
Pour les Dogon, les Tellem [qui les ont précédés dans la falaise] étaient des magiciens qui grimpaient à leur logis avec des lianes souples et qui savaient voler. On voit assez bien ce que pouvaient être ces Tellem. C’étaient des populations habituer à manier des lianes, une sorte de peuple de Tarzan en quelque sorte, et on voit bien comment cela pouvait donner l’illusion du vol. (...)
Si Catherine Clément n’est pas totalement dupe des représentations dogon concernant les Tellem, elle ne peut s’empêcher de trier dans cet imaginaire pour en retenir ce qui lui paraît vraisemblable. Il en ressort que, si les Tellem ne se propulsaient pas dans les airs, ils volaient de liane en liane. Ils étaient donc apparentés à Tarzan plutôt qu’à Superman, selon les références scientifiques fournies par Catherine Clément. Il reste un petit problème : le pays dogon n’est pas une jungle et Tarzan se balançant au bout d’une liane est une fiction occidentale ; et c’est cette fiction qui a fini par inspirer le discours actuel des guides dogon, par le biais du cinéma ou des touristes. En effet, cette image de Tellem se déplaçant de liane en liane ne relève absolument pas de l’imaginaire dogon. Du reste, même les génies arboricoles ne sont pas censés utiliser un tel moyen de déplacement !

Mission Dakar-Djibouti : de petites erreurs pour une grande expédition
En janvier 1931, Griaule persuade Marcel Doumer [Paul Doumer, bien sûr], qui est à l’époque président du Sénat, Paul Reynaud, ministre des colonies, Gaston Palewski, son chef de cabinet, et surtout Bourgier, qui est sous-directeur du Budget (…), de monter une grande expédition en Afrique de l’Ouest, au Soudan français, pour réunir des collections d’objets, acquérir des connaissances et avancer les recherches scientifiques.
Les préparatifs de la mission Dakar-Djibouti sont bien plus anciens : ils remontent à mai 1930, avec le dépôt d’un projet à l’Institut d’ethnologie. Au cours de l’été suivant, Griaule est déjà certain de pouvoir réaliser cette mission transafricaine, annoncée dans la presse dès le mois d'octobre 1930. L'expédition va simplement prendre davantage d’ampleur grâce au financement exceptionnel voté par les deux chambres. D’autre part, comme son nom l’indique, Dakar-Djibouti n’avait pas pour destination spécifique le Soudan français, ni même l’Afrique occidentale, contrairement à ce que laisse entendre Catherine Clément.
(…)
Le combat a lieu le 30 avril au Cirque d’hiver entre Al Brown, champion du monde des poids coqs, et Roger Simendé, champion du monde des poids plumes [il n’est en fait que champion de France des poids plumes, mais je concède que cela n’a pas grande importance].
(…)
L’argent engrangé, les patronages donnés, l’équipe de l’expédition Dakar-Djibouti part le 4 mai vers le Havre. Il y a deux linguistes, Jean Mouchet et Deborah Lifchitz (…), André Schaeffner, musicologue, un géographe, Abel Faivre, Gaston-Louis Roux, artiste peintre, Abel Jérôme [Abba Jérôme], interprète, Eric Lutten, cinéaste. Et puis il y a Michel Leiris (…).
Si les personnes citées ont bien participé à la mission Dakar-Djibouti, elles n’étaient pas toutes présentes au départ de l’expédition. Schaeffner rejoint la mission en pays dogon, Faivre au Soudan anglo-égyptien, Lifchitz et Roux en Éthiopie. D’autre part, Abba Jérôme est recruté sur place par la mission, comme tous les autres interprètes. Enfin, Abel Faivre n’est pas géographe, mais professeur de sciences naturelles ; et Eric Lutten ne joue les preneurs d’images que pour pallier l’absence de professionnel. Toutefois, à l’exception de ces petites erreurs, Catherine Clément ne dit pas trop de bêtises sur la mission Dakar-Djibouti, comparé à ses divagations sur l’histoire des Dogon (qui est pourtant le thème de cette émission, je le rappelle). Il y a une raison toute simple à cela : Catherine Clément se contente de reprendre presque mot pour mot, mais sans le dire, le texte de Nadine Wanono publié en 1996 dans l’ouvrage intitulé Dogon, en reproduisant aussi bien les citations que les coquilles. En dehors de ce livre, elle n’a manifestement rien lu sur les préparatifs de cette célèbre mission. Par conséquent, elle aurait pu avoir l’honnêteté de mentionner son unique source.
(…)

Michel Leiris : l’ethnologue fantôme
Leiris, lui, n’est pas retourné en pays dogon et il nous a simplement laissé l’Afrique fantôme [c’est-à-dire son journal de voyage].
Certes, Michel Leiris n’est pas reparti à Sangha, après sa brouille avec Griaule, mais, sur le pays dogon, il nous a laissé de nombreux articles ainsi que sa thèse, publiée à l’Institut d’ethnologie en 1948 sous le titre : La langue secrète des Dogons de Sangha. Je m’étonne d’ailleurs que Catherine Clément, toujours avide de « secrets » dogon, ne se soit pas précipitée sur ce livre.

 
Histoire de... Dogons (5)
Emission du 2 juin 2006 : Qui est la mère des masques ?
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Qui est la mère des masques ? Mais Catherine Clément, bien sûr !
Allez, je me risque, exceptionnellement, à une interprétation psychanalytique. Après tout, pourquoi Catherine Clément serait-elle la seule à pouvoir s’aventurer dans des domaines où elle est incompétente ? À la question posée au début de cette émission — qui est la mère des masques ? —, je répondrai sans hésiter : Catherine Clément ! D’ailleurs, le livre signé par Sékou Dolo et écrit par Catherine Clément a pour titre central « La mère des masques » et pour sous-titre, décalé et en petits caractères, « Un Dogon raconte ». Or, si le Dogon qui raconte est incontestablement le chef des masques de Sangha, Sékou Dolo, il ne faut pas être fin psychologue pour deviner que la mère des masques — cette puissance tutélaire et masquée qui envahit et domine l’ensemble du livre — n’est autre que Catherine Clément, du moins dans son subconscient. Peut-être est-ce pour cette raison qu’elle répète à plusieurs reprises que le chef des masques pourrait être son fils, au regard de son âge. Si Germaine Dieterlen était, fictivement, la « sœur des masques », Catherine Clément serait donc, inconsciemment, la « mère des masques ». Et comme les masques sont des « dieux » aux yeux de Catherine Clément, une telle association est loin d’être dépréciative ! Pure conjecture, m’objecteront certains.

Une mère phallique et paternelle : cherchez l’erreur !
Un dernier détail vient toutefois étayer mon hypothèse. Pourquoi Catherine Clément a-t-elle choisi de traduire l’expression dogon imina na par « mère des masques » et non par « grand masque », contrairement à l’ensemble des auteurs ayant travaillé sur la question (Griaule dans Masques dogons, Dieterlen dans Âmes des Dogons, Leiris dans La langue secrète…) ? Oh, certes, elle n’a pas inventé cette expression. Celle-ci est présente dans le journal de Leiris et dans les premiers écrits des ethnologues, au moment où ils ne maîtrisent pas encore toutes les subtilités de la langue dogon. À l’époque, leur traduction est purement littérale, mais le terme na, « mère », est également employé par les Dogon, de façon courante et sans la moindre connotation de genre, dans le sens de « grand, principal, âgé ». Il sert à construire par exemple les deux expressions traduites en français par « homme âgé » (et non « mère d’homme ») et « grande famille » (et non « mère de famille »). Qu’il désigne le rhombe ou le mât dressé lors d’une levée de deuil, le terme imina na signifie donc le « grand masque », dans le sens de « vieux, important, imposant ». Du reste, l’expression équivalente en langue des masques est awa duno, « grand ou ancien masque » et cette fois le terme duno ne prend jamais le sens de « mère » (cf. Leiris, La langue secrète des masques, 1948, pp. 435 et 446). En outre, il n’y a aucune ambiguïté sur le sexe du « grand masque », surtout dans sa version mât : cet objet éminemment phallique (et éventuellement serpentin) est associé au premier mort masculin et symbolise la filiation par les hommes, dans cette société patrilinéaire. Il n’a donc rien de maternel, ni dans sa forme, ni dans son symbolisme ! Bref, « mère des masques » est un contresens permettant à Catherine Clément de tirer les masques dogon… vers elle, tout en attribuant le choix de cette traduction à son guide*.

* Ce dernier, sous la plume de Catherine Clément, semble traduire imina na par « grand masque » quand il s’agit de rhombes, et par « mère des masques », quand il s’agit du mât taillé tous les soixante ans. Or, si cette distinction est très pratique pour un guide soucieux de se faire comprendre des touristes, elle est bien sûr totalement arbitraire. Imina na n’est qu’un euphémisme parmi d’autres pour désigner les deux principaux éléments de la société des masques. En région donno, à quelques kilomètres de Sangha, le mât en question est d’ailleurs désigné par un terme — dannu — qui n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’idée de maternité.

Ricanement divin ou ricanement sceptique ?
Ce ricanement des masques, il faut l’entendre (…). C’est un ricanement d’ordre divin ! (…) Les danseurs masqués qui s’avancent ne sont plus des hommes mais de véritables dieux…
C’est le point de vue quasi mystique de Catherine Clément, mais pas du tout celui des Dogon, qui n’ont jamais rangé dans la même catégorie le dieu Amma et les masques, ces « choses de brousse », de mort et de « feu ». Certes, les masques en bois ou en fibres sont associés aux génies chtoniens ou arboricoles, mais ces derniers ne sont pas plus des dieux que nos lutins ou nos trolls. Et contrairement à ce que prétend Catherine Clément, ces masques en fibres sont à l’opposé du génie de l’eau, nòmmò.

Les dessous des vrais masques
Il y a trois jupes courtes qui composent le masque : une jupe jaune, une jupe rouge — les couleurs peuvent changer selon les villages — et surtout, essentielle, une jupe longue de fibres noires qui courent jusqu’au sol (…). Il faut donc comprendre qu’un vrai masque, un masque sacré dans son intégralité, comporte : un masque de bois ou un masque tressé, trois jupes, des bracelets de chevilles et des bracelets de mains (…). Un jour Sékou m’a apporté en France une représentation de masque en boîtes de conserves (…). C’était très fidèle et très ressemblant. Le masque était un masque à croix de Lorraine. (…) Et Sékou m’a montré ce masque en me disant : — Maintenant, tu me dis pourquoi ce n’est pas un vrai masque ? Et qu’est ce qui manque ? ( …) Et je lui dis voilà : — Il manque la jupe à fibres noires. Donc ça n’est pas un masque sacré. Il m’a dit : — Gagné ! Voilà, tel qu’il est, il ne vaut rien. Il est désacralisé, donc on peut le vendre et en faire un objet de commerce. C’était tout à fait exemplaire de la valeur sacrée de l’intégrale du masque.
Sur cette volonté de dissocier les vrais et les faux masques, pour sauver l’image d’authenticité du pays dogon, se reporter à mon paragraphe sur « une société authentique face au tourisme ».

Le kanaga : exemple de fourre-tout interprétatif
Kanaga, c’est le masque dit à croix de Lorraine ; c’est l’appellation officielle, label Griaule. Ce que disent les Dogon, c’est que le kanaga représente une outarde à pattes rouges, avec des ailes blanches et un front noir. Mais en même temps, c’est quasiment comme s’ils vous faisaient un clin d’œil quand ils vous disent ça, l’air de dire : tu sais bien que je suis obligé de dire ça, mais c’est pas la vérité. Évidemment que ce n’est pas la vérité. Il y a au moins trois significations derrière cette apparente outarde. Peut-être c’est une antilope ? On ne sait pas. Peut-être c’est aussi un lézard ? Et si c’est un lézard, c’est peut-être bien le lézard qui intervient dans la mythologie (…) ; c’est un lézard sacré qui s’appelle le lay [entendre nay]. C’est peut-être tout autre chose ; c’est peut-être ce qui représente le génie, le fameux génie de l’eau, sur lequel nous allons nous attarder plus longtemps ; c’est peut-être un grand serpent ! En tout cas derrière le kanaga, il y a beaucoup plus de choses que ne le croit le spectateur au premier regard (…).
Tiens ! Derrière tout ce que disent les Dogon, il y aurait forcément une vérité cachée, ou plutôt trois, au minimum. Cela laisse effectivement pas mal de place pour l’imaginaire occidental. Mais le plus surprenant, c’est que Catherine Clément va chercher la clef de ces interprétations « secrètes »… dans le discours présumé des législateurs maliens.

Le génie de l’eau : invité surprise du drapeau malien
Curieusement, lorsque Marcel Griaule écrit et publie Masques dogons, il ne dit pas grand chose sur le fameux masque kanaga ; il se limite à l’explication de l’outarde ; c’est-à-dire de l’oiseau en vol. Seulement voilà, entre temps, il a été peut-être bien initié, en tout cas, il a rencontré son vieux chasseur aveugle et peut-être qu’on l’a muselé, en l’obligeant à ne pas dire la vérité. Mais il se trouve qu’un épisode politique permet de lever un coin du voile. (…) Jusqu’en 1961, donc pour une petite année, le drapeau du Mali indépendant, rouge, jaune et vert, portait sur le jaune, au milieu, un kanaga simplifié. Mais au lieu d’y voir une outarde, référence pour les ignorants qui viennent visiter le pays dogon pour la première fois, les législateurs maliens, eux, ont tout de suite casser le morceau ; ils disent : il faut y voir le corps du génie de l’eau. (…) Sur le drapeau malien, il y avait le corps du génie de l’eau. Et c’est comme ça qu’on sait ce que c’est le masque kanaga. Ça n’est pas l’outarde, ça n’est pas la croix de Lorraine, ça n’est pas le lézard, ça n’est rien de tout cela ; c’est le corps du génie principal.
1/ Griaule muselé… par Catherine Clément
Décidément, Catherine Clément a une bien curieuse façon d’exploiter les travaux de Griaule et Dieterlen. Soit elle s’appuie sur eux en les présentant comme la seule source fiable — et indépassable — concernant les Dogon, soit elle propose paradoxalement des interprétations divergentes ou même opposées à celles de ses « maîtres » en considérant que, tenus par le secret, ils n’ont pas pu tout dire. C’est justement le cas pour le symbolisme du masque kanaga, puisqu’elle suggère que Griaule n’a jamais été au-delà de l’explication de l’outarde en raison de son initiation présumée. Sur un plan plus général, cet argument est déjà ridicule, au regard des mythes ou des gloses de plus en plus complexes publiés par Griaule et Dieterlen après la parution de Dieu d’eau. Mais cette affirmation témoigne également d’une connaissance superficielle et parcellaire de l’œuvre de Griaule et Dieterlen. Contrairement à ce que sous-entend Catherine Clément, Griaule et Dieterlen ont proposé en effet, pour le kanaga, de nouvelles interprétations en rapport direct avec le mythe de création (Présence africaine, 10-11, 1951, pp. 16-19 ; Le renard pâle, 1965, pp. 438-439 et 444 ; Journal des africanistes, 59, 1989, p. 10).
2/ Catherine Clément : porte-drapeau du génie de l’eau
Or, faute de connaître ces nouvelles données interprétatives, Catherine Clément préfère chercher l’ultime Vérité sur le premier drapeau malien, en se basant sur les prétendues révélations des législateurs maliens, assimilés à de « grands initiés ». Qu’un kanaga stylisé soit apparu brièvement sur le drapeau malien, c’est un fait, mais je n’ai vu à ce jour aucun document affirmant que ce dessin représentait le corps du génie de l’eau. D’ailleurs qui a dit ça ? les législateurs maliens ? dans la constitution ? Catherine Clément reste volontairement dans le vague… En outre, même si une telle interprétation a été avancée par quelqu’un, pourquoi les législateurs maliens seraient-ils davantage dans le secret que les Dogon eux-mêmes ? Et s’ils étaient dans le secret, pourquoi le divulguer ? Tout cela ne tient pas debout ! C’est du pur roman ! À l’instar de nombreux touristes, Catherine Clément semble voir des nòmmò partout : dans les masques, les statuettes, les bijoux, les dessins. Cette nommophilie occidentale est d’autant plus agaçante qu’elle contraste singulièrement avec la prudence, voire la crainte, avec laquelle les Dogon parlent de cette entité. En outre, cette soi-disant vérité suprême, dénichée sur un drapeau, est en totale contradiction avec les analyses de Griaule et Dieterlen. Pour eux, les masques en fibres et en bois sont du côté du Renard, par opposition aux masques en feuilles, associés au génie de l’eau (voir à ce sujet le texte de Germaine Dieterlen sur « Mythologie, histoire et masques », publié en 1989 dans le Journal des Africanistes (pp. 22-23). Mais la « mère des masques » en sait sans doute davantage que la « sœur des masques » !

 
Histoire de... Dogons (6)
Emission du 5 juin 2006 : Le Yourougou [Renard pâle]
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



L’Afrique fantasmatique de Catherine Clément
Continuons à suivre le journal de Leiris, c’est-à-dire les premières perceptions du pays dogon, admirablement décrites par ce grand écrivain. (...)
Dans cette émission, Catherine Clément va lire de longs passages de L’Afrique fantôme pour rapporter les premières impressions de Michel Leiris. Voilà une excellente idée, à condition de ne pas occulter les doutes et les désillusions de l’auteur, et de replacer ses propos dans le contexte de l’époque. Choisissant l’option inverse, Catherine Clément sélectionne les réactions les plus enthousiastes du jeune écrivain pour en rajouter sur les mystérieux secrets des Dogon, sur les sacrifices humains, sur la divination, etc. Elle oublie ainsi de citer les réflexions désenchantées ou ironiques de Leiris sur la fausseté des relations entre les Blancs et les Dogon, déjà « habitués aux touristes » (journée du 4 octobre), sur le travail forcé et ses souffrances (7 octobre), sur les impôts prélevés par l’administration coloniale (11 octobre), sur le masque caricaturant une touriste occidentale (26 octobre), sur les « lamentables reconstitutions » de danses masquées (2 novembre), sur les achats ou les « rapts » de statuettes et de grands masques (6-8-12-14-18 novembre)... Comme le suggère le titre de son livre, Leiris ne nous décrit jamais une Afrique rêvée, enchantée ou sauvage ; il ne se dépeint pas davantage en héros romantique, et il est rarement dupe des relations qu’il entretient avec ses informateurs dogon. Qu’importe ! Catherine Clément détourne son journal pour dépeindre, à l’opposé, une Afrique mythique, découverte par des Blancs héroïques. Histoire de Dogons, c’est l’anti-Afrique fantôme par excellence, y compris dans le ton employé, avec une narratrice présomptueuse qui assène ses vérités sans jamais douter.

Des secrets à tous les étages
Les étages [d’une maison] sont également les petites niches qui représentent la lignée des ancêtres, et dans lesquelles on peut mettre des offrandes : on peut mettre un œuf, on peut mettre des plumes, on peut mettre des fruits. Et c’est cette série de niches [sur la façade] qui constitue les étages de ce qui est donc une famille représentée. Voilà ce que les Dogon appellent maison à étages. Comme on s’en doute, dès l’instant que cette appellation est donnée d’emblée, ça n’est pas la bonne, ça n’est pas la vraie. Le secret qui se cache derrière est tout à fait différent. (...)
Allez, je prends le risque de dévoiler à Catherine Clément le grand secret qui se cache derrière : on ne place jamais d’offrandes dans ces niches. On y range simplement, pour les mettre à l’abri, de petits objets du quotidien, les autels personnels et portatifs, ou encore des fruits ou des œufs…

Un secret, sinon rien ?
Oui, cette atmosphère de secret est tout à fait particulière en pays dogon. Alors, elle est théâtrale, elle est donnée à voir. Tout est fait pour qu’on comprenne qu’il y a du secret. Je me suis beaucoup demandée, je me demande encore, s’il y a vraiment un secret derrière le secret. Et si ça n’est pas un immense rideau de scène derrière lequel il n’y aurait rien. Je pense tout de même qu’il y a un corpus secret, qui se donne plus ou moins, et qui ne sera jamais révélé, qui n’est jamais révélé, qui n’a jamais été révélé, sauf peut-être à Marcel Griaule. (...)
Selon un procédé très habile, Catherine Clément fait semblant de s’interroger sur ces fameux secrets qui la fascinent tant, pour mieux réaffirmer intuitivement leur existence et pour laisser entendre que Griaule en est le seul dépositaire. Sur une telle conviction, partagée par de nombreux occidentaux, je ferai deux remarques.
1/ Peindre le pays dogon avec des secrets en toile de fond
Chez les touristes occidentaux, cette impression de secrets, tapis derrière tout objet, événement ou discours dogon, se nourrit d’abord de l’absence de familiarité avec une société jugée d’emblée « exceptionnelle ». Or, si Catherine Clément osait renoncer à son guide, au confort du campement, au transport en hélicoptère ou en quatre-quatre, aux séances d’aquarelles ou de divination ; si elle osait aller à la rencontre des gens, au lieu de les peindre, de les survoler, de les observer et de les considérer comme les acteurs impersonnels d’une pièce de théâtre éternellement rejouée, les Dogon lui apparaîtraient certainement moins étranges, moins lointains et moins « secrets ». Du reste, le seul Dogon auquel elle ne prête aucun secret particulier est justement celui qu’elle a côtoyé régulièrement pendant ses voyages, en l’occurrence son guide. Pour se guérir de cette obsession du secret, je conseille donc un remède efficace à Catherine Clément : partager pendant plusieurs semaines la vie d’une famille dogon. Elle découvrirait que leur quotidien, parfois difficile, est ponctué de corvées, de conflits, de joies, de peines, de rencontres, de discussions, de fêtes éventuellement… mais rarement de secrets ou de mystères.
2/ Une société riche… de secrets inconnus
Tous ceux qui fantasment sur les Dogon, ou sur d’autres populations exotiques, en leur attribuant la gestion de secrets ou de mystères extraordinaires, sont généralement persuadés d’être à la pointe du combat pour la revalorisation des sociétés dites traditionnelles. Or, au lieu de montrer la richesse et la complexité visibles de ces sociétés, ils ne célèbrent en définitive que des secrets invisibles, hypothétiques ou chimériques. Autrement dit, ils participent moins à la reconnaissance de ces sociétés qu’à leur méconnaissance, en réactualisant sans cesse l’image du bon ou du mauvais sauvage, forcément mystérieux et radicalement différent. Seul le secret ou l’occulte les intéressent. Voilà pourquoi Catherine Clément nous parle du mystérieux satellite de Sirius et non des connaissances astronomiques de tout agriculteur dogon, de « l’ivrognerie rituelle » des vieux et non de l’organisation politique de la société, de « l’initiation » des jeunes et non de la structure des classes d’âge, de l’ensorcellement du lieutenant français et non du contexte colonial, du secret autour des grands masques et non de leur « réquisition » par la mission Dakar-Djibouti, de la cosmogonie impénétrable des Dogon et non des mythes déclamés publiquement lors de certains rituels collectifs… Catherine Clément voit des secrets partout et ne voit que ça, renvoyant ainsi l’image d’une société dogon dont la principale richesse n’est pas dans ce qu’elle montre, mais dans ce qu’elle cache.

Abonnement de groupe pour la divination par le renard
Je n’en ai pas vu de yourougou. Marcel Griaule l’appelle de son nom savant en latin vulpes pallidis [comprendre vulpes pallidus], le renard pâle. (…) Je n’en ai pas vu et pourtant, avec Dominique Grisoni, nous avons été consultéser le renard à peu près tous les soirs pendant un mois. Moi, je m’en serais peut-être passée, mais Dominique y tenait éperdument. Il y tenait parce qu’il aimait la divination. Il y tenait parce que cette divination le fascinait. Et moi je l’ai suivi parce que la beauté de l’élaboration de la table de divination au coucher du soleil sur le haut plateau était une chose incomparable. (...)
Catherine Clément voudrait donc nous faire croire que son attirance pour la divination par le renard est purement esthétique, contrairement à Dominique Grisoni. Pourtant, j’ai du mal à saisir la beauté incomparable d’une table de divination, même avec un coucher de soleil en arrière-plan. L’émotion éprouvée quotidiennement par Catherine Clément serait-elle totalement étrangère à son goût pour l’ésotérisme et à sa fascination pour le renard des mythes dogon ? La question ne mérite même pas d’être posée au devin, tant la réponse paraît évidente…

Le schmilblick dogon
9 octobre. Leiris progresse dans la connaissance de la mère des masques. Il découvre que, du moins c’est ce qu’il croit, la mère des masques, c’est-à-dire ce grand rhombe dont la voix est si terrifiante, et le masque « maison à étages », c’est-à-dire ce grand cimier de plusieurs mètres de haut et qui a des allures de serpent, sont une seule et même chose. Ça n’est pas faux. Ça n’est pas tout à fait vrai non plus. Griaule, lui, à ce moment-là, ne dit pas dans Masques dogons cette vérité-là. Il la cache. C’est le 28 octobre seulement que Michel Leiris va découvrir la vérité. (…) Leiris comprend donc ce que Griaule ne dira pas, car il est sous secret : c’est que la mère des masques est ce gigantesque morceau de bois, masque de bois de sept mètres à dix mètres de long, qui est la pièce de bois protectrice de toutes les cérémonies funéraires. (…) La mère des masques est un énorme bois, qu’on appelle également le « grand bois » ou le « grand masque », et elle a deux répliques : le rhombe, qui est sa voix, et le masque à étages sous lequel danse le danseur. C’est dire que ce personnage, qui porte une appellation à la fois masculine et féminine, cette sorte de serpent énigmatique, fait l’essentiel du mythe que nous allons bientôt découvrir.
Une nouvelle fois, Catherine Clément revient sur l’idée fantaisiste— qu’elle est la seule à soutenir — d’un Griaule muselé par le secret qui lui aurait été transmis avant même la publication de Masques dogons. Il est en effet de notoriété publique que Griaule, à partir de 1938, s’est tenu coi sur la cosmogonie dogon et s’est désormais limité à quelques livres parfaitement anodins sur la pluie et le beau temps. Pour étayer son hypothèse, en dépit de toutes les évidences qui l’infirment, Catherine Clément soutient que Griaule cache la vérité à propos du « grand masque », contrairement à Leiris. Ah bon !? Griaule y consacre pourtant vingt-quatre pages dans Masques dogons (pp. 229-252), en joignant à ses explications détaillées de nombreuses photos et croquis, et en soulignant clairement que ce « serpent de bois » est de loin « l’objet le plus important de la société des masques ». Il précise également qu’à Sangha, le rhombe porte le même nom — imina na — que le « grand masque », dont il est la voix (pp. 253-254). Par conséquent, quel est ce terrible et mystérieux secret dissimulé par Griaule ? Ah, ça y’est, je devine ! Il se refuse à qualifier le « grand masque » de « mère des masques », contrairement à Leiris dans son journal. Pour des raisons évoquées précédemment, cette histoire délirante de secret ne vise donc qu’à sauver l’expression « mère des masques », adoptée par Catherine Clément mais rejetée au bout du compte par les ethnologues, y compris d’ailleurs par Leiris dans sa thèse publiée en 1948.

Quelle est la prochaine victime de la mère des masques ?
Une des questions les plus difficiles que pose la mère des masques, et je n’ai pas l’intention de la résoudre, c’est la question des sacrifices humains. Le 8 novembre, Michel Leiris apprend qu’on consacre cette grande pièce de bois avec le sang des hommes. Leiris et Griaule découvrent toutes sortes de mères des masques (…) couchées sur des lits de crânes humains. Au cours d’une de mes conversations avec le hogon de l’époque — je parle de l’an 2000 —, je lui ai posé la question des sacrifices humains. Il a été catégorique : les sacrifices humains ont disparu avec l’indépendance, ce qui veut dire en 1960. Mais ce n’est pas ce que dit Griaule. Griaule dit : les sacrifices humains pour consacrer le grand masque ou la mère des masques ont disparu avec la colonisation française, qui les a remplacés par des sacrifices de chien. C’est pas du tout ce que dit le hogon, et ça n’est pas non plus ce que dit Sékou. Car lorsqu’on pose la question à Sékou — et alors, les sacrifices humains pour consacrer le grand masque, c’est fini ? — il éclate de rire, mais pas totalement. Autrefois, on attrapait le premier venu et on le consacrait. Et maintenant, il vaut mieux ne pas traîner la nuit quand la voix de la mère des masques résonne à travers les rhombes.
Pour finir cette émission en beauté, par un secret inquiétant, Catherine Clément suggère que les sacrifices humains n’ont jamais cessé en pays dogon. Le rire de Sékou en est d’ailleurs la preuve la plus évidente ! Fondée sur des arguments de haute scientificité, une telle affirmation confirme que, derrière les secrets et les mystères qu’elle attribue aux Dogon, Catherine Clément ne cesse de reconstruire le stéréotype du bon ou du mauvais sauvage, qui fait rêver ou cauchemarder les Occidentaux. Les Dogon sont évidemment les principales victimes de ce type de discours, d’autant qu’ils n’avaient aucune possibilité de s’enfuir quand la voix de Catherine Clément résonnait sur les ondes.

 
Histoire de... Dogons (7)
Emission du 6 juin 2006 : Le Sigui et la Rome lunaire
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



La difficile ascension d’une philosophe
J’ai fait cette montée de Yougo, aidée par mon compagnon et par Sékou. Je sais bien que j’avais dans les soixante ans à l’époque, mais enfin j’ai mis trois heures, à peu près trois heures, en faisant de la varappe continuellement. Et encore, j’étais tirée, soutenue, poussée. Sans cela, je n’aurais pas fait cela toute seule ; je n’y serais pas arrivée. Il n’y a aucune marche nulle part ! Que d’énormes rochers escarpés !
Pour pimenter son récit et dessiner l’image d’une citadelle « animiste » quasiment imprenable, Catherine Clément transforme en escalade périlleuse la montée vers le village de Yougo-dogorou. À sa décharge, il faut reconnaître que les Dogon, par négligence ou imprévoyance, n’ont pas pensé à aménager des escaliers roulants pour les touristes d’un certain âge. Exténuée sans doute par cette ascension, Catherine Clément en oublie de nous dire ce qu’elle voit : une localité à moitié en ruine et presque déserte, en raison de l’émigration massive de la plupart de ses habitants dans des villages de plaine. À Yougo-dogorou, il reste aujourd’hui moins de cent résidents. Mais c’est une réalité indicible ! Catherine Clément ne veut pas briser le rêve, surtout après tant de fatigue, en révélant que la cité originelle des masques dogon a perdu sa splendeur d’antan.

La preuve du complot : les films sur le sigui
Le sigui (…) a été filmé par Jean Rouch et Germaine Dieterlen de 1967 à 1974. (…) Et ces films ont convaincu de nombreux ethnologues que cette cérémonie existait vraiment, et que les mythes dogon existaient vraiment. Jusque-là, les fameux soupçons et les fameuses accusations pesant sur Griaule étaient considérables, et elles le sont encore, comme nous le verrons. Les polémiques continuent de faire rage, mais au moins avec les films de Jean Rouch et Germaine Dieterlen, on tenait quelque chose qui était vrai et montrable. (…) En 1973, c’est le début de la catastrophique sécheresse au Sahel, qui a duré presque dix ans, et Rouch a refusé de tourner, par pudeur. Et la dernière année, en 1974, ils ont tourné à Songo, où se trouve la caverne de la circoncision, encore utilisée aujourd’hui, alors que Songo est un village entièrement musulman.
Dans les deux dernières phrases, Catherine Clément use d’habiles circonvolutions afin de dissimuler une partie de la réalité. Pour la dernière étape du sigui, en 1973, aucun des habitants de Songo n’a participé à la cérémonie, en raison de l’islamisation et non de la sécheresse. En 1974, c’est donc une reconstitution que filme Jean Rouch. D’ailleurs, il ne s’en est jamais caché, alors que Catherine Clément semble reculer devant un tel « aveu », de peur sans doute de brouiller l’image qu’elle construit patiemment : celle d’une société dogon qui traverse les siècles sans rien changer à ses traditions ! En revanche, elle n’hésite pas à inventer de prétendus doutes sur l’existence du sigui, avec toujours le même objectif stratégique : exagérer les critiques adressées à Griaule pour mieux les discréditer. Il va de soi que jamais personne n’a émis le moindre doute sur la réalité de cette cérémonie, qui est mentionnée par l’ensemble des ethnologues ayant travaillé dans cette zone. Certains d’entre eux ont simplement fait remarquer que le sigui n’a toujours concerné qu’une petite portion du territoire dogon, en l’occurrence les régions tòrò et dono, ainsi que quelques zones limitrophes.

Broder avec un crochet… à nuages
Et entre les yeux [du grand masque], au sommet, un crochet métallique. On va voir que les histoires de crochet sont extrêmement importantes. Parce qu’un crochet, je le dis tout de suite, on expliquera pourquoi ensuite, ça sert à attraper les nuages.
Ayant lu Dieu d’eau, Catherine Clément voit apparemment des « crochets à nuages » partout. Mais si elle avait été plus attentive lors de sa lecture, elle aurait remarqué que le crochet aux deux bras horizontaux, dont parle Ogotemmêli, n’a pas la même forme que le clou recourbé fixé sur certains masques. À travers ce nouvel amalgame, Catherine Clément est-elle en train de suggérer que les masques sortent en pleine saison sèche pour « attraper les nuages » et faire pleuvoir ? Ou utilise-t-elle ce « crochet à nuages » pour mieux nous « accrocher » et nous faire rêver ?

Un serpent qui se faufile partout
Ces dignitaires, qu’ils soient petits ou grands, seront tous « fils de la mère des masques » ou, plus intéressante comme expression, « fils des ancêtres serpents immortels ». Décidément, il y a du serpent partout !
Effectivement ! Mais qui a mis du serpent partout ? Les Dogon ou Catherine Clément ? Celle-ci laisse entendre que la formule « fils des ancêtres serpents immortels » est la traduction littérale d’une expression dogon désignant couramment les dignitaires du sigui. Or, un tel titre n'existe pas !

Le sigui de Sékou Dolo
Sékou a vécu enfant un sigui. Alors certes, il était encore musulman ; il n’était pas encore retourné à l’animisme, mais enfin il en a des souvenirs très précis. Et voici ce qu’il en dit : « J’avais huit ans en 1968 pour le commencement du dernier sigui à Sangha. (…) Cette fois, puisque j’ai assisté au précédent, j’aurai le droit de guider la danse, et je ne danserai pas dans la file… ». (…) Quiconque oserait se dérober aux dépenses du sigui serait exilé ou mis en quarantaine, privé de paroles et de masques. (…) Mais de mémoire de Dogon, cela n’a jamais eu lieu, cette affaire-là : tout le monde s’est toujours soumis aux obligations du sigui.
À propos des obligations du sigui, Catherine Clément ne se rend pas compte qu’elle livre aux auditeurs un discours normatif, rigoureux et intransigeant, alors que le témoignage de Sékou Dolo démontre à l’inverse que, dans les faits, de multiples arrangements sont possibles. Si l’on s’en tient en effet à la « règle » énoncée dans les discours, un homme n’a célébré un sigui qu’à condition d’avoir cotisé et dansé pour le rituel. Catherine Clément ajoute même que ces obligations sont tellement importantes que tout le monde s’y soumet, sans exception. Mais pour illustrer cette règle impérative, elle choisit… un superbe contre-exemple en rapportant l’histoire et les propos de Sékou Dolo. Si ce dernier a seulement « assisté » et non participé au précédent sigui, en raison de la conversion de son père, il est devenu malgré tout chef des masques et guidera les nouveaux entrants lors de la prochaine cérémonie.

L’ivrognerie comme mode de gouvernement
Du point de vue de l’organisation sociale, c’est surtout une gérontocratie extrêmement organisée. Le hogon est toujours le vieillard le plus ancien d’une noble famille. Les patriarches (…) qui se réunissent sous la togu-na (…) sont ceux qui décident de la vie du village. Et il y a plus. Les beuveries des vieillards sont rituelles. Autrement dit, non seulement c’est une gérontocratie, mais c’est une gérontocratie alcoolisée. Entre l’ivrognerie et l’extase. Toxicomane. Toxicomane en alcool.
1/ Un discours soûlant
Comme la précédente, cette émission s’achève en apothéose, avec cette fois une analyse très sérieuse sur les vieillards dogon toxicomanes dont le mode de gouvernement ou de gestion reposerait uniquement sur l’ivrognerie et l’extase. De la part d’une philosophe, de telles élucubrations sont stupéfiantes en raison de leur évidente stupidité mais aussi de leur caractère blessant et méprisant. En effet, pourquoi utiliser des termes aussi péjoratifs qu’ivrognerie ou toxicomanie pour désigner une simple consommation de bière qui, en tout état de cause, ne vise jamais à produire un état extatique, que ce soit à des fins religieuses ou politiques ? Pourquoi présenter les Dogon comme un peuple d’ivrognes ou d’alcooliques, du moins pour sa tranche d’âge supérieure ? Il n’existe pas plus d’ivrognerie ou d’éthylisme « noble » que de stupidités respectables ou de stéréotypes sublimes ?
À travers les clichés qu’elle diffuse, et sous couvert de vulgarisation, Catherine Clément nous ressort finalement les vieux clichés désuets du bon ou du mauvais sauvage. Dans un article de 1906, le lieutenant Louis Desplagnes évoquait le « penchant à l’ivrognerie » des Dogon, tandis que le capitaine Chanoine, en 1899, décrivait, avec étonnement plus qu’avec répulsion, leurs « orgies » de boisson. Habitée manifestement par la même fascination teintée d’ignorance, Catherine Clément se contente d’adapter ce cliché, un siècle plus tard, en inventant cette histoire extravagante d’ivrognerie politico-rituelle. Grâce à elle, nous voilà donc bien avancés dans la connaissance des Dogon ! Ceux-ci passent de l’image de grands enfants innocents et joyeux à celle de soûlards magnifiques, alors que l’ivrognerie et l’alcoolisme sont extrêmement rares en pays dogon, a fortiori chez les vieux, pour des raisons de dignité.
Par honnêteté, je dois ajouter que la réapparition de ces stéréotypes m’irrite d’autant plus que je viens de les dénoncer dans un livre paru en 2004 : Boire avec esprit. Bière de mil et société dogon. Toutefois, je me garderai bien de recommander la lecture de cet ouvrage à Catherine Clément, de peur d’exciter son délire interprétatif. Car son fantasme concernant l’ivrognerie politico-rituelle des Dogon s’appuie uniquement sur une interprétation erronée des propos reproduits dans Dieu d’eau. Catherine Clément laisse entendre que les vieux Dogon s’enivreraient pour atteindre une forme de sagesse ou de discernement politique, par le biais d’une transe mystique, alors qu’Ogotemmêli et Griaule soutiennent exactement le contraire : les hommes ivres produisent selon eux une parole de désordre, insensée et inquiétante.
2/ Un curieux géronte !
Au-delà de ces divagations sur l’alcool, le discours de Catherine Clément est moins choquant mais tout aussi simpliste. Par exemple, qualifier la société dogon de « gérontocratie » est un raccourci caricatural occultant notamment le pouvoir, présent ou passé, de certains chefs politico-religieux choisis vers l’âge de cinquante ans. Espionnées et parfois déportés par l’administration coloniale, ces chefs dogon ont presque tous disparus dans les premières décennies de la colonisation, mais il en subsiste quelques-uns, à commencer par le plus célèbre d’entre eux : le hogon d’Arou. Dans une autre émission, Catherine Clément le présente d’ailleurs, un peu abusivement, comme le chef suprême de tous les Dogon. Si l’on associe ces deux informations, il faut donc en conclure que cette gérontocratie originale est dirigée par un homme de cinquante ans !

 
Histoire de... Dogons (8)
Emission du 7 juin 2006 : La sœur des masques et les prêtres fous
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Entrons dans la transe !
Entrons donc dans le domaine des transes, en suivant les traces de Leiris. Un petit prologue avant ça. Il en va de ces personnages inspirés comme des vocations monastiques en Europe : il y en a de moins en moins, parce que ce sont des vies difficiles. Et on ne trouve pas forcément ni de sœurs des masques ni de prêtres totémiques. La preuve, c’est que j’ai pu acheter un collier aisément. Je vais lire un petit conte pris dans un merveilleux recueil de textes qui s’appelle Le pouvoir en miettes, et ce petit conte s’appelle le margouillat intronisé hogon. Il a été dit en 1989 dans le village de Nombori par un forgeron. [Catherine Clément lit ce conte…] (…) C’est dire que si l’on en est réduit en 1989 à parler d’un hogon qui serait un lézard, il y a gros à parier que les inspirés vont devenir rares avec la mondialisation. (...)
Tiens, Catherine Clément consent à reconnaître que la société dogon de 2006 n’est plus tout à fait celle que décrivait Leiris en 1931. En dehors de ce demi aveu, elle n’a toutefois rien perdu de ses habitudes ; elle propose une interprétation simpliste et ridicule d’un conte dogon que je connais fort bien pour l’avoir traduit et commenté, avec Nouhoum Guindo. À travers cette histoire, elle croit voir — elle veut voir — une dépréciation récente des hogon ; ce qui expliquerait leur disparition progressive, faute de vocation. Or, on ne devient pas hogon par vocation, mais par séniorité ou encore par élection (notamment à Nombori). D’autre part, ce type de conte moqueur ne vise absolument pas à rabaisser ou à discréditer la fonction de hogon. Son but est de mettre en garde le futur chef contre toute dérive autocratique ou contre toute ambition démesurée de gloire ou de puissance, en lui rappelant que son pouvoir lui vient de Dieu et du groupe qui l’a choisi. Du reste, depuis un siècle au moins, ces récits parodiques sont énoncés publiquement dans la nuit qui précède l’intronisation du nouveau hogon. Mais en présentant ce conte, Catherine Clément a pris soin d’occulter son contexte d’énonciation afin de le plier plus facilement à sa démonstration fantaisiste. Oh, certes, comparé à certaines de ses divagations, cette interprétation simpliste et erronée n’est pas la pire, mais dans ce cas particulier, je regrette surtout ce qu’elle ne dit pas, c’est-à-dire son silence volontaire sur la philosophie politique des Dogon. De la part d’une philosophe, une telle occultation peut paraître incompréhensible, mais il faut se rappeler que Catherine Clément n’intervient sur les ondes que pour raconter une belle histoire avec des « prêtres fous », des « ivrognes rituels », des renards incestueux, des ancêtres serpents, des expéditions héroïques, des secrets extraordinaires, des sacrifices sanglants… Dans le scénario qu’elle a construit, il n’y a de la place que pour le rêve et le fantasme !

Le totem est-il tabou ?
Voyons maintenant les prêtres totémiques. C’est ce que Leiris appelle, toujours le 22 octobre, un « aspirant gardien de totem familial ». Drôle d’expression. Totem : drôle d’expression. Griaule précise un peu partout qu’il faut se méfier de la notion de totémisme. C’est à l’époque, dans les années trente, quarante et cinquante, une notion fort controversée, et c’est Lévi-Strauss qui tordra le cou à la notion de totémisme dans un petit opuscule magnifique qui s’appelle Le totémisme aujourd’hui et qui a été publié en 1962 aux PUF. À l’époque où Leiris écrit, tout le monde commence à se douter que le totémisme est une invention d’ethnologue. (...)
Comme toujours, Catherine Clément exagère. Dès le début des années vingt, certains africanistes contestent l’utilisation du terme « totem » pour les sociétés qu’ils étudient, mais la notion elle-même n’est pas encore remise en cause. Et en 1931, si l’âge d’or du « totémisme » est déjà passé, il est néanmoins excessif de prétendre que tout le monde, à l’époque, pensait qu’il s’agissait d’une « invention d’ethnologue ». Griaule et Dieterlen continueront pour leur part à conserver l’idée et le terme de totémisme, en ajoutant parfois quelques réserves d’usage, notamment dans Masques Dogon et dans Dieu d’eau. Au moment où paraît Le totémisme aujourd’hui, Germaine publie d’ailleurs une « Note sur le totémisme dogon ». Et personne ne lui en fera le reproche.

Abattoir sacré et végétarisme
Oui, disons-le tout de suite, le régime des Dogon est totalement végétarien, sauf à dire que ces gigantesques sacrifices, qui ont lieu tout le temps, sans arrêt, pour la moindre infraction, pour la moindre chose, au moindre prétexte, sont une sorte d’abattoir sacré qui permet aux Dogon de consommer de la viande.
J’avoue ne pas avoir pas compris le message que Catherine Clément cherche à nous faire passer. Veut-elle nous dire que l’alimentation des Dogon est très pauvre en protéines animales, ou sous-entend-elle au contraire qu’il s’agit de gros consommateurs de viande, en raison de sacrifices soi-disant « incessants » ?

 
Histoire de... Dogons (9)
Emission du 8 juin 2006 : La création du monde et la naissance des morts
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)


Une erreur qui fait date
Le livre sur lequel j’ai choisi de m’appuyer s’appelle Les âmes des Dogons ; il est paru en 1941 à l’Institut d’ethnologie (…). Déjà avaient eu lieu quatre missions : Dakar-Djibouti (octobre 1931) (…), Sahara-Soudan (janvier-avril 1935), 1937 (de février à octobre), et 1938-1939 (de décembre à mars), en compagnie de Germaine. C’est alors qu’elle fait connaissance avec le pays dogon. (...)
La première mission de Germaine Dieterlen en pays dogon date de 1937 et non de la mission Lebaudy-Griaule de 1938-1939. Elle y passe deux mois, en mars et avril, en compagnie de Solange de Ganay, qui restera jusqu’en septembre (et qui, de manière surprenante, n’est jamais citée par Catherine Clément). Par ailleurs, si elle a bien participé à la mission Lebaudy-Griaule de 1938-1939, Germaine Dieterlen poursuivra seule ses recherches en pays dogon, de janvier à mars, au lieu de continuer vers le Tchad avec le reste de l’expédition. Pour la connaissance de la société dogon, ces erreurs et ces imprécisions n’ont évidemment aucune importance, mais à travers cette liste de dates, Catherine Clément cherche sans doute à démontrer qu’elle s’appuie sur une documentation sérieuse. Il n’est donc pas inutile de préciser qu’il s’agit d’un simple trompe-l’œil ! Il me faut ajouter, toutefois, que mes corrections ou mes remarques sont finalement peu nombreuses sur cette émission. À l’exception de quelques précisions ou digressions, Catherine Clément se contente ici de lire les mythes de création rapportés par Germaine Dieterlen dans Les Âmes des Dogons.

La mère de Dieu ?
Le dieu créateur s’appelle Amma. C’est ennuyeux car Amma est également le nom que l’on donne à la mère, à toutes les mères, à toutes les mamans, et à toutes les divinités féminines, dans le sud de l’Inde. Mais ça n’a rien à voir. Amma veut dire mère en Inde, Amma Dieu créateur veut dire Dieu créateur dans le pays dogon. (...)
Quel est l’intérêt de cette digression qui s'achève par une magnifique tautologie ? Montrer que Catherine Clément est aussi une spécialiste de l’Inde ? Du reste, que veut nous dire l’auteur de ce rapprochement linguistique : « c’est ennuyeux… mais ça n’a rien à voir » ou « c’est ennuyeux… car ça n’a rien à voir » ? On pressent en effet que Catherine Clément n’a renoncé qu’à contrecœur à faire du Dieu Amma une divinité féminine, ou à trouver une mère de Dieu, à l’image de la mère des masques.

Une incursion pygmée
Une fois que Dieu a créé la terre, le ciel et le génie nòmmò, il crée les génies yéban qui portent une grosse tête et ont de petits membres, qui vivent avec leurs femmes et leurs enfants dans des villages souterrains dont les entrées sont les cavernes. En clair, dans ce gruyère qu’est la falaise de Bandiagara, là sont les yéban, dans les cavernes. Ce sont peut-être les Pygmées. Les Pygmées, dans toute l’Afrique, sont les vrais propriétaires du sol ; il ne faut jamais oublier ça ; à moins que les Pygmées soient d’autres génies, on ne sait pas trop. En tout cas, ce sont de petits êtres. (...)
Ah, après le come-back de Tarzan, voici un petit délire sur les Pygmées, à partir des stéréotypes les plus surannés ! Non, ils ne sont pas les vrais propriétaires du sol dans toute l’Afrique. Et les yèban ne sont pas des Pygmées ! Du reste, il n’y en a jamais eu dans les falaises de Bandiagara. En outre, qu’ils soient dogon ou bretons, les génies sont des êtres purement imaginaires et, à ce titre, ils n’ont aucun liens réels avec d’éventuelles populations antérieures, en dépit des correspondances symboliques établies par les populations locales. Dans les représentations dogon, ces génies correspondent à une phase intermédiaire de l’évolution de l’humanité, à mi-chemin entre nature et culture, entre le monde animal et les hommes. Autrement dit, ils incarnent des pré-hommes, primitifs et grossiers, antérieurs à l’apparition de la société humaine. Or, les Pygmées ne sont pas des pré-hommes, contrairement à ce que suggère benoîtement Catherine Clément sans jamais s’apercevoir du caractère insultant d’un tel stéréotype. Pour information, je signale aussi à Catherine Clément que les lutins, les Trolls et les nains de jardin ne sont pas davantage les descendants des Pygmées !

De la gérontocratie à l’autocratie ?
Arou est le village qui domine la totalité des Dogon de la falaise de Bandiagara. Arou est l’endroit le plus important en termes d’administration et de puissance (…). Le hogon d’Arou est celui qui chapeaute tous les autres Dogon. (...)
Après avoir qualifié l’organisation politique des Dogon de « gérontocratie alcoolisée », Catherine Clément nous présente le hogon d’Arou comme le puissant chef de l’ensemble des Dogon. Mais pour ne pas se contredire, elle oublie opportunément de préciser qu’il ne s’agit pas d’un vieillard.

 
Histoire de... Dogons (10)
Emission du 9 juin 2006 : Le vieux serpent et la graine impure
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Film mythologique et raccords synchrones
Germaine avait sa façon de raconter les mythes, Marcel Griaule en a eu une autre. Dans Masques dogons, qui précède de quelques petites années Les Âmes des Dogons de Germaine Dieterlen, il raconte la même histoire, mais avec quelques variantes sur lesquelles il faut revenir. On va d’ailleurs tomber sur le problème principal de l’interprétation de tous ces mythes ; c’est qu’ils ne raccordent pas entre eux. Griaule ne raccorde pas forcément avec Dieterlen ; et surtout Griaule ne raccorde pas forcément avec lui-même.
Sur l’étonnement de Catherine Clément face à ces versions divergentes, se reporter à mon paragraphe « Griaule ne raccorde pas avec lui-même ». Par rapport à mes propos précédents, j’ajouterai une remarque. Dans le discours de Catherine Clément, l’idée de « raccord » est significative de sa vision de la mythologie dogon, conçue comme un film ou un scénario cohérent que l’on peut faire défiler ou mettre en scène. Or, dans la réalité, il n’existe pas de grand récit dogon unique et linéaire, mais une multitude de mythes, énoncés par des personnes différentes, dans des contextes différents. Pour un étranger qui cherche à en faire une synthèse, ces multiples versions apparaissent contradictoires, alors qu’elles restituent volontairement une diversité de points de vue, souvent au cours d’une même cérémonie. En d’autres termes, seuls les Occidentaux s’acharnent à vouloir raccorder ces mythes, en postulant à tort l’existence d’un « corpus » fixe et d’un scénario originel.

Un génie bourdonnant
Les [génies] yéban sont des êtres qui bourdonnent. Ce ne sont pas des abeilles pour autant, puisque les animaux sauvages sont leurs troupeaux. En tout cas, ils sont dans la catégorie insectes.
Après avoir été des Pygmées, les génies yèban sont maintenant rangés dans la catégorie des insectes, uniquement parce qu’ils bourdonnent. Et quand ses oreilles bourdonnent, Catherine Clément les assimile-t-elle à des antennes ? Soyons sérieux ! De telles représentations sont d’ordre symbolique ou métaphorique et ne fonctionnent jamais sur le mode de l’identification. Elles ne visent qu’à construire l’image d’êtres infra-humains encore dépourvus de langage, à cheval entre le monde animal et humain. Dans cette perspective, le bourdonnement du génie yèban est bien sûr l'équivalent du babil du nourrisson.

De l’extraordinaire aux extraterrestres
C’est à cet endroit qu’il faut parler du mystère de Sirius (…). (…) Alors, il y a deux explications : l’une amusante et l’autre polémique. L’explication amusante est l’explication extraterrestre. En 1976 (…), un certain Robert Temple a écrit The Sirius Mystery. C’est un livre américain, dans lequel l’auteur explique que les Dogon, pour connaître Sirius B [invisible à l’œil nu], ont forcément eu des contacts avec les extraterrestres. Et la preuve, c’est qu’il y a des images amphibies des lamantins bizarres, les nòmmò, et ce sont eux les extraterrestres qui, il y a 5000 ans, sont arrivés chez les Dogon. (…) Ce serait donc ces étranges sirènes qui auraient transmis leurs connaissances aux Dogon. Vous imaginez bien que extraterrestres, lamantins, répétitions des images, clonage des nòmmò, etc. Tout cela a donné beaucoup d’appétit à la secte des Raëliens qui s’est emparée des Dogon et de leur connaissance de Sirius B. Ça, c’est la partie amusante.
Bon, j’avoue que ces élucubrations me font parfois sourire, mais, par leur diffusion et leur popularité, ces théories me désespèrent également, même si la France a peut-être été moins touchée que d’autres pays. En outre, je ne vois pas ce qu’il y a d’amusant à la récupération des travaux de Griaule par une secte ! Oh, certes, cette théorie-fiction, jugée distrayante par Catherine Clément, n’est pas pire que certaines divagations entendues récemment sur les ondes de France Culture. Mais c’est justement cela qui est inquiétant. En dépit de leurs différences, les discours de Catherine Clément et de Robert Temple participent de la même dérive. Pour raconter une belle histoire, mystérieuse ou captivante, ils se nourrissent tous les deux de la fascination pour les secrets des Dogon, en détournant les travaux de Griaule. Ils s’emparent également des mythes ou de l’imaginaire dogon pour y déceler une réalité cachée et pour y plaquer leur propres références, représentations ou fantasmes. Je suis d’ailleurs persuadé que Catherine Clément a conforté, plus qu’elle n’a ébranlé, les convictions des Raëliens ou des adeptes de la théorie des anciens astronautes. Avec un vocabulaire très proche du leur, elle leur a parlé d’une société « extraordinaire », du « mystère de Sirius » et des terribles secrets qui entourent son satellite, en précisant, dans une précédente émission, que les Dogon préféraient mourir plutôt que de les révéler. Elle leur a parlé également d’un grand Initié — en l’occurrence Griaule — dépositaire de secrets qu’il n’aurait jamais divulgué… Célébrant le non-dit, l’invisible et le « fantastique », un tel discours ne peut qu’alimenter les fantasmes de toutes natures. Et cela n’a rien de risible, à moins de considérer les stéréotypes occidentaux sur les Autres comme de simples plaisanteries.

Les ethnologues francophobes
La partie polémique est beaucoup moins drôle. Évidemment, c’est le livre de Robert Temple qui a déclenché beaucoup de choses. Beaucoup d’ethnologues, notamment le Hollandais Walter van Beek, ont été enquêter sur le terrain pour recueillir les témoignages après ceux de Griaule. Walter van Beek n’a rien retrouvé sur la connaissance de Sirius B. Il n’a même pas retrouvé quoi que ce soit de ce qu’avait dit Griaule. On entre dans une partie particulièrement pénible dont on pourra faire seulement le tour quand on aura exploré toutes les polémiques les unes après les autres. Van Beek est certainement le plus agressif de tous les contradicteurs de Griaule, puisque n’ayant rien entendu dans la bouche des Dogon qui recoupe quoi que ce soit des livres de Griaule, van Beek conclut que Griaule a tout inventé et que la mythologie dogon n’existe pas. Bon, les Bataves ne sont jamais tendres ; les ethnologues se bouffent le nez entre eux ; il y a une francophobie manifeste chez beaucoup d’ethnologues qui détestent Griaule, et il y a chez les ethnologues français, la même acrimonie envers Marcel Griaule qu’on a pu voir à l’œuvre envers Claude Lévi-Strauss. Les grandes gloires françaises ne sont pas aimées. Et donc Griaule est attaqué pour toutes ces raisons : francophobie, rivalité ; tout ça n’est pas joli.
Hou les vilains ethnologues ! Que des Occidentaux caricaturent les représentations dogon, cela amuse Catherine Clément, littéralement, mais que des anthropologues osent critiquer certains aspects de l’œuvre de Griaule et cela devient aussitôt ignoble et insupportable. Dans deux paragraphes du texte général (« Griaule patrimoine national » et « les ethnologues passent-il leur temps à s’insulter »), j’ai déjà répondu aux deux idées caricaturales de Catherine Clément : les critiques adressées à Griaule seraient une manifestation de francophobie, et les ethnologues « se boufferaient le nez entre eux », surtout à propos des Dogon. Je n’y reviens ici que pour ajouter un commentaire qui dépasse le cas particulier de Griaule. En ethnologie, et c’est sans doute vrai pour la plupart des sciences de l’homme, les fondateurs de la discipline et les courants anthropologiques qui prévalaient à leur époque ont tous été soumis à des réexamens critiques, indépendamment de leurs nationalités bien sûr. Des chercheurs aussi importants et aussi peu « détestés » que Lewis Morgan, Ruth Benedict, Radcliffe-Brown, Margaret Mead, Max Gluckman ou même Bronislaw Malinowski ont fait l’objet de telles réévaluations critiques, avec parfois des « revisites » de leur terrain. C’est ainsi qu’une science avance, en complétant ou en corrigeant les travaux précédents, mais sans rien retrancher de leur valeur ou de leur importance dans le contexte de l’époque. Par conséquent, réduire les critiques adressées à Griaule à un complot francophobe, c’est faire preuve d’une vision à la fois chauvine et erronée de la science en général et de l’ethnologie en particulier. Par ailleurs, sans prendre position ici sur le fonds de l’article publié par Walter van Beek dans Current Anthropology (1991), je précise juste que ce dernier n’a jamais remis en cause l’existence de mythes dogon, contrairement à l’une des affirmations péremptoires de Catherine Clément.

La clef initiatique
Maintenant retournons au fond. Griaule a-t-il fabriqué cette légende ? Il avait en tout cas fait de l’astronomie. Il était ingénieur et il connaissait l’astronomie. Il avait été initié. Lui-même ne le dit pas, mais on le sait. Lui-même, lorsqu’il parle de l’initiation (…) dit « ce n’est pas plus qu’un ingénieur polytechnicien qui transmettrait son savoir ». Sur cette initiation, le mystère demeure entier. Moi, je suis pour ma part convaincue, mais je n’ai que ma conviction, comme tous les autres ; les ethnologues aussi n’ont que leurs convictions ; ils n’ont pas davantage de preuve. Ma conviction donc, c’est que l’initiation a vraiment eu lieu et qu’elle a muselé Griaule, et c’est pour cela qu’on l’a initié ; c’est pour l’empêcher de transmettre un certain nombre de secrets. Pour ma part, j’ai retrouvé beaucoup de choses des éléments de Griaule dans le discours sur les falaises. Tout en étant consciente qu’on peut parfaitement, chez les Dogon, avoir appris par cœur les livres de Griaule pour les réciter. C’est ce que disent beaucoup d’ethnologues. Moi, cela m’étonnerait beaucoup ; la cosmologie dogon, personne ne peut la trafiquer complètement.
Catherine Clément revient une nouvelle fois sur Griaule et sur son initiation présumée, qui l’aurait obligé à taire les secrets ésotériques dont il était devenu le dépositaire. Pour soutenir cette idée ridicule, qui contredit les propos de Griaule et de ses proches, elle met uniquement en avant sa conviction personnelle, sans avancer le moindre argument, sous prétexte que toutes les convictions se valent et que rien ne peut être prouvé. Ce curieux raisonnement, bien peu scientifique, devrait donc la conduire, en toute logique, à reconnaître la même crédibilité… aux convictions de Raël ou de Temple sur les nòmmò extraterrestres. Or, bizarrement, cela ne semble pas être le cas. Quant à la cosmologie dogon, je ne vois pas pourquoi il serait plus acceptable de la bricoler modérément que de la « trafiquer » complètement !

Science-fiction américaine et fantaisie française
Par ailleurs, il est vrai, s’agissant de Robert Temple — ce personnage intéressant pour qui les nòmmò ont été des extraterrestres qui sont venus visiter les Dogon — il pratique lui quelques sévères distorsions sur les informations de Griaule (…). Enfin, c’est de la science-fiction, c’est de la fantaisie américaine ; ça n’est pas grave, mais ça n’est pas sérieux. Faut-il pour autant en accuser Griaule. Ben non, cela n’est pas juste. Ça n’est pas parce qu’un auteur de théorie fiction s’est emparé de l’œuvre de Griaule qu’il faut pour autant le critiquer.
Comme l’aura remarqué Catherine Clément, je ne vise absolument pas Griaule à travers ce blog. Je m’en prends seulement à ceux qui « s’emparent » aujourd’hui de son œuvre pour faire passer leurs propres fantasmes. Par conséquent, je me réjouis de savoir que Catherine Clément soutient mon combat !

Ethnologues francophes II
Walter van Beek n’a retrouvé aucune trace de Sirius B dans les paroles dogon. Sékou Ogobara Dolo, lorsqu’on lui parle de Sirius B, dit « moi, je ne vois pas de quoi il retourne. Je suis très très sceptique là-dessus ». Et la plupart des Dogon d’aujourd’hui préfèrent ne pas parler de cette histoire. Mais tout de même, Sékou, le même Sékou qui dit « je ne vois pas ce que c’est », précise que des astronomes viennent régulièrement travailler sur le savoir astronomique des Dogon, que cette histoire n’est pas réglée, que la paléoastronomie existe bel et bien, qu’en l’an 2000, toute une expédition s’est déplacée. Vrai, faux ? Fantaisiste, pas sérieux ? Moi, je n’aime pas les ethnologues francophobes, surtout lorsqu’ils sont français.
En parlant d’astronomes venant travailler dans la région, Sékou Dolo fait probablement référence aux nombreux Occidentaux qui, fascinés par la lecture de Sirius Mystery, viennent interroger les Dogon en leur présentant des photographies de Sirius et d’ovnis. Régulièrement, certains d’entre eux publient les résultats de leurs recherches qui, curieusement, valident toujours leur théorie. L’un de ces « apprentis astronomes » vient d’ailleurs de publier un livre où il raconte ses enquêtes sur les nommo extraterrestres auprès du faux hogon de Enndé et de Pangalé Dolo, à Sangha (J. J. Benitez : Planeta encantado, 2004). Quant à l’expédition scientifique à laquelle il est fait allusion, il s’agit d’une mission organisée en 1998 et associant Jean Rouch, Germaine Dieterlen, Jean-Marc Bonnet-Bideau (astrophysicien) et Jérôme Blumberg (réalisateur). Cette mission, dont l’un des informateurs était également Pangale Dolo, a confirmé l’observation de Sirius par les Dogon — ce dont personne n’a jamais douté — mais n’a apporté aucune réponse concernant son ou ses satellites. À ce propos, je rappelle une nouvelle fois que Catherine Clément a préféré nous parler de ce que les Dogon ne voient pas — en l’occurrence Sirius B — plutôt que des étoiles bien visibles qu’ils observent. De ce point de vue-là, son discours n’est guère différent de celui de Raël ou de Temple !
(…)

 
Histoire de... Dogons (11)
Emission du 12 juin 2006 : Dieu d'eau
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Derrière le paravent
Le moment est venu d’entrer dans ce monument de littérature et d’ethnologie qu’est ce livre qui s’appelle Dieu d’eau, publié par Marcel Griaule en 1948 et qui est le livre le plus célèbre sur les Dogon. (…) Mais il y a un problème. C’est qu’on ne retrouve pas dans Dieu d’eau les mythes précédemment exposés par Dieterlen ou par Griaule lui-même. (…) Qu’est-ce qui est important ? Qu’est-ce qui s’emboîte avec ce que Griaule avait déjà déployé ? C’est un véritable mystère ! Qu’est-ce qui a bien pu se passer entre les deux hommes ? Ce que dit mon ami Sékou, c’est que les vieux ont décidé de faire quelque chose pour Griaule qui les aimait tant, pour lui faire plaisir peut-être — mais ça n’est sans doute pas la priorité — mais aussi pour freiner sa curiosité. Ça, c’est possible ! C’est en tout cas ce que dit Sékou. On va lui fournir un paravent. On lui fournit un leurre magnifique. On désigne pour cela le vieux chasseur Ogotemmêli qui a parfaitement rempli son office en bouchant les trous du mythe si nécessaire. (...)
Réapparaît ici le scénario extravagant d’un Griaule tenu au secret. Et pour contribuer à cette atmosphère d’ésotérisme, Catherine Clément adopte elle-même des formules elliptiques qui opacifient un peu plus le « mystère ». Si j’interprète bien ses sous-entendus, Dieu d’eau n ‘est pas, selon elle, le produit de l’initiation de Marcel Griaule par Ogotemmêli ; il s’agit au contraire d’un « paravent » ou d’un « magnifique leurre » fabriqué sciemment par les deux hommes afin de masquer les véritables secrets révélés à l’ethnologue. C’est amusant, mais c’est de la science-fiction, au même titre que les nòmmò extraterrestres. Pour étayer son hypothèse, Catherine Clément n’avance aucun argument et oublie même de nous dire si Le renard pâle n’est qu’un second paravent construit cette fois par Dieterlen, afin de brouiller un peu plus les pistes… Par ailleurs, on peut s’étonner qu’une admiratrice de Griaule suppose que celui-ci nous ait « leurré », par excès de connaissances. Pourtant, si l’on saisit la nature de cette admiration, cela n’a rien de surprenant. Pour les besoins de son récit, Catherine Clément cherche à transformer Griaule en une figure héroïque et mystérieuse en magnifiant son image de grand Initié au détriment de son rôle de chercheur. Autrement dit, elle cherche à le métamorphoser en doublure française de Carlos Castaneda. Pauvre Griaule !

Le ton et la saveur du mythe
Ogotemmêli est toujours très sentencieux. (…) On pourrait dire également qu’il a, et ça serait plus juste, le ton du mythe, le ton du mythe étant toujours emphatique, sentencieux, pompeux, légèrement engoncé. Il est difficile de savoir si la partie engoncée du mythe est liée au style de Marcel Griaule ou à la parole d’Ogotemmêli. Chaque fois que je me poserai cette question, je répondrai les deux parce que je n’ai pas les moyens de trancher. Je ne pense pas que qui que ce soit ait les moyens de trancher. On se trouve dans la construction de ce leurre que les Dogon ont fourni à Griaule, mais ce leurre n’en est peut-être pas un. Et on n’en saura pas davantage. Depuis le début, je répète cela. (...)
1/ « Personne n’a les moyens de trancher… »
Décidément, le procédé rhétorique employé par Catherine Clément est toujours le même : elle tente de faire passer son intuition pour une vérité qui en vaut bien une autre, en se dispensant ainsi de toute argumentation et de toute recherche. Pourtant, à propos du ton ou du style de Dieu d’eau, il est facile de « trancher » : il suffit d’aller consulter les notes manuscrites prises par Griaule au cours de ses entretiens avec Ogotemmêli. Ces documents de terrain sont d’autant plus accessibles qu’ils ont été publiés par l’Institut d’ethnologie en 1974 sous forme de microfiches. En les consultant, on s’aperçoit d’abord que Griaule n’a pas inventé le discours d’Ogotemmêli ; il l’a éventuellement suscité, mais il l’a surtout réorganisé et arrangé de façon à lui donner un caractère linéaire, synthétique et littéraire, dans la perspective de sa transformation en récit. Quant aux phrases d’Ogotommêli reproduites dans Dieu d’eau, il ne peut s’agir de « verbatim », contrairement à ce que suggère Catherine Clément. Les propos d’Ogotemmêli ne sont pas enregistrés et, sur le moment, Griaule ne transcrit pas les paroles prononcées par son interlocuteur ; il note uniquement les traductions qu’en donne son interprète Koguem. Après l’entretien, ce dernier reconstitue éventuellement, de mémoire, certaines phrases marquantes d’Ogotemmêli, à la demande de Griaule. Sans grand risque d’erreur, on peut donc attribuer à Griaule le ton et le style du discours mythique publié dans Dieu d’eau ; ce qui n’a d’ailleurs rien d’infamant pour l’époque.
2/ La vulgarisation de l’ignorance
Second procédé rhétorique couramment utilisé par Catherine Clément : l’aveu d’ignorance, en raison des secrets et des mystères propres aux Dogon, voire en raison des « leurres » qu’ils ont délibérément mis en place, avec la complicité de Griaule. Dès lors, cette ignorance revendiquée devient un atout médiatique, puisqu’elle permet de faire rêver librement les auditeurs, en leur laissant entrevoir les arcanes du savoir dogon ou les chausse-trappes des enquêtes de Griaule. Cela illustre parfaitement la dérive actuelle de la vulgarisation scientifique dans le domaine des sciences sociales : les nouveaux « vulgarisateurs », auxquels les médias font appel, sont des communicateurs et des scénaristes qui maîtrisent davantage l’outil médiatique que les savoirs qu’ils sont censés transmettre. Au lieu de présenter leurs recherches ou de faire le point sur nos connaissances, ils nous livrent avec talent des intuitions, des convictions personnelles, des rumeurs et du rêve, en laissant croire que, dans un débat scientifique, toutes les opinions se valent. En d’autres termes, ils vulgarisent avec brio leur ignorance sur tel ou tel sujet, en se posant malgré tout en critiques incisifs des recherches contemporaines menées sur cette question.

L’histoire extraordinaire de Thot aureus, le chacal à tête d’Ibis
Curieusement d’ailleurs, dans Dieu d’eau, il ne s’agit pas de Vulpes pallidis, le « renard pâle » en latin, mais d’une autre espèce de renard que Griaule appelle Thot aureus, le chacal (…). Thot, c’est le dieu égyptien, donc ce Thot aureus a une allure égyptienne. Donc, dans Dieu d’eau, on s’en va vers une cosmologie de type égyptien, alors qu’auparavant et ensuite plus tard dans l’œuvre de Griaule, avec Vulpes pallidis le renard pâle, on est dans tout à fait autre chose.
Catherine Clément semble avoir le même respect pour les mots latins et les taxinomies zoologiques que pour l‘ethnologie, l’histoire ou l’œuvre de Griaule : elle ne s’en sert qu’au prix d’une déformation ou d’un détournement, afin d’inventer une histoire merveilleuse ou rocambolesque. Après avoir écorché le nom latin du renard pâle en l’appelant Vulpes pallidis au lieu de pallidus, elle transforme le chacal, Thos aureus, en Thot aureus pour le rapprocher de manière arbitraire du dieu égyptien à tête d’Ibis, Thot. Pourtant, dans les travaux de Griaule, le passage du chacal au renard pâle ne cache aucun mystère : il s’agit simplement de la rectification d’une erreur d’identification zoologique.(voir le paragraphe intitulé « Chacal mutant à tête d’Ibis » dans le texte principal).
(…)

 
Histoire de... Dogons (12)
Emission du 13 juin 2006 : Le voleur de soleil
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Objet mythico-réel
(…) C’est ainsi que naquit le métier à tisser. J’en ai vu un de ce type, un de ces métiers à tisser mythiques, réels, c’est-à-dire un vrai métier à tisser, mais dont l’ordonnancement reproduit la cosmologie dogon, en tout cas selon la version de Griaule. (...)
Ah, le métier à tisser dogon est donc à la fois réel et mythique, parce qu’il aurait été construit selon les canons imposés par le mythe. Attribuée à tort à Griaule, une telle idée est d’une naïveté confondante, puisqu’elle sous-entend que le mythe façonne la réalité au lieu de l’interpréter. Or, loin d’imposer son diktat sur le matériel technique et sur les ustensiles du quotidien, le mythe influence tout au plus le symbolisme dont ces objets sont investis, ou éventuellement leurs décorations, mais en aucun cas leur « ordonnancement ». Du reste, pour revenir à l’exemple cité, tous les métiers à tisser de la région sont construits sur le même modèle, indépendamment de la population concernée. Quant à Griaule, dans Dieu d’eau, il n’écrit jamais que le métier à tisser dogon est construit ou agencé en fonction du mythe : il tente simplement de saisir le symbolisme de cet objet à partir des récits ou des explications d’Ogotemmêli. Bien entendu, en postulant que la réalité du monde dogon est forgée par le mythe, Catherine Clément réenchante le réel pour lui donner, littéralement, une dimension féerique. Le métier à tisser des Dogon fera ainsi rêver les Occidentaux, alors que celui des Peuls, même s’il est identique, n’aura jamais la même puissance évocatrice ou la même valeur onirique.

Un ethnologue immergé dans les secrets abyssaux des Dogon
Cette cosmologie est complexe. Elle ne raccorde décidément pas avec le reste. Et elle n’est pas finie. Il y a donc lieu de se demander ce que nous a fabriqué le couple étrange Ogotemmêli-Griaule. Cela me donne l’impression de temps en temps — évidemment c’est une impression lointaine — qu’entre l’ancêtre forgeron et le septième ancêtre, il y a le même rapport qu’entre Ogotemmêli et Griaule. L’un tape sur l’enclume ; c’est Ogotemmêli. Et l’autre, le septième ancêtre, nage souterrainement ; c’est Griaule.
Si je ne suis pas certain d’avoir compris les métaphores mythologiques de Catherine Clément, je devine néanmoins qu’elle nous ressert toujours, à propos de Griaule, la même idée de mystères occultes, d’enquêtes « souterraines » et de secrets abyssaux, peut-être engloutis pour l’éternité. Sans me comparer pour autant à Ogotemmêli, je vais donc marteler à nouveau la même observation : à l’image de nombreux Occidentaux, Catherine Clément semble davantage fascinée par la profondeur supposée des secrets dogon que par la richesse et la complexité parfaitement visibles de la société dogon.
(...)

 
Histoire de... Dogons (13)
Emission du 14 juin 2006 : Le mauvais sang
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Taupinières et truffes mythiques : les métaphores des secrets dogon
Puis « Dyon-creuseur » débouche par les falaises (…) et d’autres hommes, suivant le même chemin, débouchent au pied des éboulis et d’autres dans la plaine. Tous sont arrivés par l’intérieur de la terre. (…) Partout, à l’arrivée de chacun des hommes, qui truffent les falaises de trous, les trous par lesquels ils sortent, se dresse un autel du lèbè. (...)
Laissant jouer son imagination, Catherine Clément a une interprétation très libre des propos d’Ogotemmêli rapportés dans Dieu d’eau. À propos de la migration mythique des Dogon jusqu’aux falaises de Bandiagara, elle raconte le cheminement souterrain des premiers ancêtres fondateurs et parle des trous multiples réalisés par chaque nouvel arrivant, un peu partout en pays dogon. Or, conformément à la version mythique la plus populaire, Ogotemmêli ne parle que de trois trous, bien localisés, par lesquels débouchent les Jon (à Kani), les Poudyougo (à Amani) et les Morogoé ou Moropoudyé (à Bamba). Toujours selon Ogotemmêli, les autres émigrants les rejoignent « par les voies ordinaires », c’est-à-dire par voie terrestre. Puis, après le partage de l’autel du lèbè à Kani, les Dogon se dispersent, mais à pied. On est donc loin d’une falaise « truffée de trous » par des Dogon fouisseurs aux allures de taupes. Manifestement, Catherine Clément adore les cheminements souterrains et occultes. Dans l’émission précédente, elle avait déjà évoqué la « nage souterraine » de Griaule et elle récidive ici en imaginant, à tort, la migration souterraine de l’ensemble des Dogon, depuis le Mandé mythique jusqu’au lieu de fondation de leur village. Bien entendu, une telle image est à mettre en relation avec sa vision d’un pays dogon « truffé » de secrets enfouis et savoureux.

Silence ou surdité ?
Mais alors pourquoi est-ce qu’il y a du mauvais sang, de la mauvaise parole, une mauvaise graine de fonio ? Et bien parce qu’il faut dans le monde l’ordre et le désordre, le meilleur et le pire. De sorte que le battage des épis de fonio, en pays dogon, ne se fait que de nuit, alors que normalement, la nuit, en dehors du battage des épis de fonio, le silence est obligatoire : il est interdit de faire du bruit ! (...)
À l’exception du battage du fonio, tout bruit nocturne serait donc proscrit en pays dogon !? L’erreur est tellement stupéfiante qu’il m’a fallu réécouter plusieurs fois cet extrait pour me convaincre que j’avais bien saisi les propos de Catherine Clément. Pourtant, il n’y a aucune ambiguïté : la nuit, "le silence est obligatoire", affirme-t-elle. Au cours de la même émission, elle confirmera cette prescription en précisant soigneusement, et à tort bien sûr, que les vociférations des buveurs éméchés n’ont pas lieu la nuit, mais le soir. Cette affirmation erronée sur la tranquillité réglementaire des nuits dogon témoigne bien sûr d’une prodigieuse méconnaissance de la société dogon. De toute évidence, Catherine Clément ne s’est jamais aperçue qu’un grand nombre de festivités ou de distractions collectives et bruyantes se déroulent uniquement après le crépuscule. C’est le cas par exemple des tournois de luttes, des veillées de contes et des danses de jeunes filles, rythmés ou entrecoupés par les tambours à lèvres, les youyous des femmes ou les claquements de mains. De nombreux rituels collectifs, y compris certains rites funéraires, ont lieu également de nuit avec, selon les cas, battements de tambour, vrombissement de rhombes, déclamations publiques, chants, etc. Plus généralement, à part piler et siffler, chacun est libre de faire autant de bruit qu’il veut après le coucher du soleil. Curieusement, Catherine Clément n’a donc rien entendu, mais peut-être avait-elle oublié d’enlever son casque en descendant de l’hélicoptère ?

Catherine Clément contre les morts-vivants (1)
Mais dans les mauvaises choses, il y a la bière. Où l’on va enfin trouver l’explication des vieillards dogon ivres dans les ruelles et pourquoi diable m’ont-ils insultée, ces vieillards, la première fois que je me suis installée sur la terrasse du lèbè. Les jeunes ne doivent pas trop boire (…). En revanche, pour les vieux, dit Ogotemmêli, c’est un véritable devoir. (…). Or Griaule était très intrigué par une phrase que disaient toujours les vieux ivrognes dans les rues des villages dogon, et particulièrement dans les rues d’Ogol-du-haut : les morts eux meurent de soif, criaient les ivrognes (…). Bizarre. D’abord, c’est une phrase incompréhensible. Ensuite on ne verse jamais de bière sur les autels des ancêtres [plus exactement, on n’y verse jamais de bière fermentée] ; on leur donne de la bouillie de mil et du sang. (…) Et bien il y a une explication, bien sûr. Il faut revenir au mythe.
Pour comprendre la mésaventure de Catherine Clément, sermonnée par les vieux, il faudrait donc revenir au mythe ! Une telle démarche est révélatrice de l’impasse dans laquelle s’enferment tous ceux qui veulent expliquer l’organisation sociale et les comportements individuels en se référant uniquement aux mythes ou à leur glose. Au bout du compte, ces vulgarisateurs en viennent toujours à évacuer les individus, avec leurs singularités et leurs stratégies, pour construire une société mythique, idéale et uniforme n’ayant aucun rapport avec la réalité qu’ils ont pourtant observée ou vécue. Par exemple, l’explication mythique à la colère des vieux aboutit à la transformation de ces trois vieillards dogon en ivrognes, laissant les morts s’exprimer par leur bouche, alors que, manifestement, ils n’étaient même pas ivres et tenaient des propos parfaitement cohérents. Mais j’y reviendrai.

Catherine Clément contre les morts-vivants (2)
Pendant le temps où les âmes des ancêtres n’ont pas encore leur autel, qui permet de les fixer, les âmes des ancêtres sèment le désordre parmi les vivants, et notamment elles viennent boire de la bière. (…) Une fois le corps physique disparu, enterré dans la falaise, (…) les âmes des morts (…) déposent un ferment de désordre dans la bière. Elles vont cracher le désordre dans la bière. Et voilà pourquoi le buveur de bière crache des paroles désordonnées. Ce sont des paroles terribles. Ce sont des injures, des insultes qui vont troubler les familles des morts. Et c’est justement fait exprès. C’est-à-dire, lorsqu’un vieil ivrogne dogon crie des insultes dans les rues le soir, pas la nuit, mais le soir, ça veut dire que la famille d’un mort doit se sentir bien coupable, et qu’il faudrait faire quelque chose. Ça veut dire qu’un ferment de désordre a été craché dans la bière qu’ils ont bue. C’est le signe qu’il faut lever le deuil, modeler l’autel de l’ancêtre et fixer l’ancêtre pour l’âme assoiffée. À ce moment-là, et à ce moment-là seulement, le désordre cessera. Les vieux ivrognes, avec leurs paroles folles, sont donc les porteurs des messages des morts, et comme le dit Ogotemmêli, la parole des vieux ivrognes est un désordre nécessaire. (…)
Catherine Clément reproduit ici le raisonnement d’Ogotemmêli en considérant son discours comme un mythe ou, au minimum, comme une interprétation autorisée, alors qu’il s’agit d’une explication toute personnelle permettant de légitimer l’ivresse des vieux tout en condamnant simultanément l’ébriété des jeunes. Du reste, cette explication singulière va à l’encontre des représentations les plus courantes. Si tous les Dogon savent pertinemment que les défunts ne sont pas responsables des effets enivrants des boissons fermentées, ils pensent même que leur contact fait tourner la bière ou l’empêche de fermenter. J’ajoute que cette explication d’Ogotemmêli est tellement « originale » qu’elle ne sera jamais reprise dans les publications ultérieures de Griaule, de Dieterlen, de Calame-Griaule ou de tout autre ethnologue. À propos de l’ivresse des vieux, il faut donc prendre le discours du chasseur aveugle pour ce qu’il est : un simple point de vue personnel exprimé avec de multiples métaphores. Or, Catherine Clément le prend au contraire au pied de la lettre, en commentant ainsi des erreurs particulièrement cocasses. Elle pense par exemple que les hommes ivres crient réellement, en dogon : « les morts, eux meurent de soif », et elle ajoute même, pour se ridiculiser un peu plus, que « Griaule était très intrigué » par cette phrase prononcée par « les vieux ivrognes dans les rues des villages dogon » (voir Catherine Clément contre les morts-vivants 1). Or, non seulement Griaule n’a jamais entendu cette phrase, mais il la prend d’abord pour une « plaisanterie », avant de comprendre qu’Ogotemmêli traduit à travers cette formule le « sens profond » de toute injure ou de toute parole indistincte prononcée par des hommes ivres. Autrement dit, si ces derniers ne disent jamais « les morts, eux, meurent de soif », il faut déduire une telle affirmation de leurs vociférations, du moins selon Ogotemmêli. Bref, sans rien changer à ses habitudes, Catherine Clément brode et déforme les propos d’Ogotemmêli et de Griaule, même lorsqu’elle pense reproduire fidèlement leurs discours.

Catherine Clément contre les morts-vivants (3)
Et moi, lors de mon premier jour en pays dogon, lorsque Sékou m’a installée pour peindre une aquarelle sur la terrasse du lèbè (…), moi, femme, dessinant sur le pourtour de la tombe du lèbè, j’étais le ferment potentiel du désordre. Voilà pourquoi les vieux ivres de bière de mil sont venus m’insulter. C’était désordre contre désordre. J’avais troublé l’ordre de ces vieillards ivres ; j’avais troublé leur façon de transmettre les messages des morts. (…)
J’admire Catherine Clément pour son imagination et pour sa facilité à tirer des conclusions ou des interprétations inattendues et fantaisistes. Après nous avoir expliqué que les hommes ivres incarnaient le désordre, elle en vient à soutenir que les vieux l’ont insultée sous l’effet de l’ivresse parce qu’elle était elle-même un ferment de désordre et qu’elle troublait « l’ordre de ces vieillards ». Cela n’a aucun sens ! D’autre part, en écoutant Catherine Clément raconter sa dispute avec les vieux, on comprend que ces derniers ne correspondent absolument pas au portrait de l’ivrogne tel qu’il a été dessiné par Ogotemmêli. Au lieu de tenir des propos incohérents, c’est-à-dire désordonnés et insensés, les vieux qui l’interpellent semblent s’exprimer clairement et savoir exactement ce qu’ils font. Du reste, ils argumentent devant Sékou Dolo en reprochant à Catherine Clément sa trop grande proximité avec tel lieu ou tel autel. Rien ne les rapproche donc de la figure de l’ivrogne, pas même leurs présumées insultes, qui ne sont peut-être que des injonctions à quitter les lieux, puisque leur interlocutrice ne comprend aucune de leurs paroles. Si Catherine Clément croit avoir vu des Dogon ivres lui transmettant les messages des morts, moi, je vois surtout une philosophe occidentale qualifiant indûment d’ivrognes des vieux qui lui demandent en vain de quitter les lieux*.

[*Pour que l’on saisisse l’ampleur de mon exaspération, je précise que j’ai publié en 2004, à la Société d’ethnologie, un livre consacré notamment aux représentations dogon de l’ivresse et de l’ivrognerie : Boire avec esprit. Bière de mil et société dogon. Je me permets d’ailleurs d’en recommander la lecture à Catherine Clément, en particulier le passage sur les touristes ou les romanciers qui déforment les propos d’Ogotemmêli sur la bière de mil pour conclure, à propos des Dogon, à une « ivresse religieuse » ou à une transe à la fois éthylique et mystique (cf. p. 223). Toutefois, je rassure Catherine Clément : elle est bien la première à avoir osé parler de « gérontocratie alcoolisée » et à s’être fait insulter par des « ivrognes rituels ». ]

 
Histoire de... Dogons (14)
Emission du 15 juin 2006 : Un peu de politique [et beaucoup de fiction !]
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Les étudiants maliens vus par Catherine Clément
(…) Piero Coppo a quitté les falaises de Bandiagara en 1990 à l’époque où la coopération italienne — nous verrons pourquoi — ne peut plus assurer sa sécurité. Il est arrivé dans les années 1970 ; il est donc resté suffisamment longtemps. Il a connu la dictature jusqu’au moment où le système dictatorial de Moussa Traoré se déglingue. Comment se déglingue-t-il ? C’est très important parce que la situation idéologique actuelle du pays dogon en dépend. Par des mouvements de protestations démocratiques à Bamako, les étudiants étant en première ligne. Parmi ces étudiants, un jeune couple formé d’un archéologue et d’une historienne, tous les deux ayant fait leurs études en Pologne, la Pologne démocratique de l’époque des pays de l’est. C’était le futur président de la république, Alpha Oumar Konaré, et sa femme, Adama Ba [Adam Ba] ; et l’un et l’autre ont beaucoup raconté leurs manifestations.
Sur la transformation d’Alpha Oumar Konaré — ancien ministre, professeur d’histoire et patron de presse — en un jeune étudiant à la pointe des manifestations, se reporter au paragraphe sur « la biographie romancée d’un président malien », dans le texte général.

Potins géopolitiques : l’analyse par ouï-dire
Moussa Traoré, comme tous les dictateurs en fin de course, choisit de réprimer, réprimer c’est-à-dire dans le sang. C’est à cet instant que les manifestations étudiantes se croisent avec le problème politique des Touaregs. (…) Et la révolte commence quand le gouvernement malien vend des équipements qui leur étaient destinés, et les vend sur le marché. Ces équipements avaient été fournis par la coopération française à destination des Touaregs, et Moussa Traoré les vend sur le marché. Sur le marché, c’est très visible. Et donc la révolte touarègue commence. Elle commence par l’assassinat d’un préfet malien et de sa femme, et elle se poursuit par des massacres abominables des deux côtés.
Sur cette présentation totalement fantaisiste du déclenchement de la révolte touarègue, se reporter à « L’histoire du Mali contemporain revisitée par Catherine Clément ». Au moment où j’écrivais ce paragraphe, dans le texte général, je m’interrogeais sur la provenance de cette succession d’informations farfelues, qui relevaient à mon sens de rumeurs glanées au hasard. Depuis, j’en sais un plus sur la construction de ce chef-d’œuvre de désinformation. Manifestement, Catherine Clément a nourri son histoire en partant d’une trentaine de lignes rédigées par le neuropsychiatre Piero Coppo dans Les guérisseurs de la folie (pp. 139-140). Traduit en français en 1998, ce livre a été publié en Italie en 1994, c’est-à-dire quatre ans seulement après les évènements mentionnés ; et l’auteur se contente à cette date de répercuter des rumeurs, en prenant soin toutefois d’en avertir son lecteur. Or, douze ans plus tard, alors que de nombreuses études historiques font désormais le point sur l’origine de la révolte touarègue, Catherine Clément n’hésite pas à se réapproprier les quelques lignes écrites par Piero Coppo, mais en oubliant de préciser qu’il s’agit de ouï-dire et, plus extraordinaire encore, en brodant par-dessus une histoire complètement différente. Je reproduis ci-dessous le passage écrit par Piero Coppo pour donner une idée de l’ampleur du « bricolage » opéré par Catherine Clément :
« À en croire les bruits qui circulaient [souligné par moi], tout aurait commencé avec la démobilisation de bataillons touareg engagés aux côtés de la Libye dans l’ex-Sahara espagnol et au Tchad, et qui avaient quitté l’armée en emportant le matériel de guerre. Rentrés au Niger avec l’assurance qu’ils bénéficieraient d’aides françaises pour se réinsérer dans la vie civile, ils découvrirent que les tentes et les équipages qui leur étaient destinés étaient vendus sur le marché et que les dépôts de vivres sur lesquels ils comptaient étaient vides. Les demandes qu’ils adressèrent aux administrateurs étant restés sans réponse, il y eut plusieurs épisodes de violente protestation à la suite desquels l’armée se lança dans une répression impitoyable et sanglante. Un groupe de Touareg se réfugia au Mali, où plusieurs de ses membres furent jetés en prison. Un jour, une vingtaine d’hommes armés de fusils-mitrailleurs investirent à l’aube la ville de Ménaka (…) ».
Je serai curieux d’entendre les explications de Catherine Clément à propos de sa déformation des rumeurs rapportées par Piero Coppo. En effet, dans sa version radiophonique, le matériel n’est plus vendu par l’administration nigérienne, mais par le « gouvernement malien » et même par « Moussa Traoré » en personne. S’agit-il de fabulation volontaire pour broder une histoire plus captivante et plus cohérente, avec pour seul fil conducteur les agissements criminels de Moussa Traoré ? Je serai tenté de le croire, en l’absence de tout autre explication.

Les « belles légendes » : un étudiant au pouvoir !
Fin 1990, alors que la guerre civile des Touaregs bat son plein, Moussa Traoré décide d’une nouvelle taxe pour les commerçants des rues (…). Manifs, puis contre-manifs du parti unique, celui qui soutient le dictateur. Au début de l’année 91, il y a des émeutes et des morts par centaines. Les étudiants et les femmes sont aux avant-postes. Le président dictateur, toujours dans un esprit de répression, décide soudain de bombarder au canon un quartier entier de Bamako. Et c’est alors que, comme dans les belles légendes, un lieutenant-colonel qui s’appelle Amadou Tamani Touré [Toumani Touré], surnommé très vite ATT, monte sur la colline de Kolouba [Koulouba] (…) et arrête Moussa Traoré. C’est un coup d’état démocratique parfait. Amadou Toumani Touré prend le pouvoir pour le rendre aux civils ; ce qu’il fait réellement après avoir fixé un calendrier (…). Il ne se présente pas aux élections présidentielles. Le président nouvellement élu du nouveau Mali démocratique sera Alpha Oumar Komaré [Konaré], l’étudiant en archéologie. (…)
De nouveau, Catherine Clément s’appuie sur le livre de Coppo pour décrire le soulèvement populaire, puis l’arrestation de Moussa Traoré, mais en écorchant au passage la plupart des noms propres et en insufflant dans son histoire une dimension romantique, avec notamment l’élection d’un soi-disant étudiant à la présidence de la république.

Des Dogon extraordinairement politisés
Le Mali a donc connu une alternance parfaitement paisible après une période extraordinairement sanglante, extraordinairement difficile. Et les Dogon là-dedans ? Et bien ils ont toujours été extraordinairement politisés ! (…) Il y a toujours eu des querelles entre villages. (…) À ces querelles sont venues se superposer, voire s’emboîter des querelles politiques semblables à toutes les autres en démocratie.
Avec Catherine Clément, tout est « extraordinaire », sans qu’on sache exactement pourquoi ! Par exemple, elle nous annonce que les Dogon ont toujours été « extraordinairement politisés », mais en guise de commentaire, elle se contente de préciser, quelques secondes plus tard, que le pays dogon connaît, banalement, « des querelles politiques semblables à toutes les autres en démocratie ». Pour user de superlatifs comparables, voilà une explication incroyablement vague, prodigieusement laconique et infiniment triviale ! En fait, même lorsqu’elle évoque des faits ordinaires ou anecdotiques, Catherine Clément ne peut s’empêcher de les transformer en évènements extraordinaires, terribles, fabuleux, merveilleux, romantiques, ésotériques ou monstrueux… On va d’ailleurs en avoir une illustration immédiate avec l’histoire « inimaginable » racontée ci-dessous.

Le méchant maire musulman
Par exemple, aux premières élections municipales démocratiques, (…) un maire a été élu, tout jeune, qui revenait de Côte d’Ivoire (…). Peu concerné par la tradition, assez musulman, moderniste, enfin ne sachant pas trop, il a voulu mettre la main sur la société des masques. Un tout jeune homme ! Il a voulu récolter l’argent recueilli par les danseurs sur les places, les danseurs qui font des démonstrations pour les touristes, et il a menacé de brûler les masques dogon. C’est inimaginable et pourtant c’est arrivé !
Cette histoire « inimaginable » va se décliner en plusieurs épisodes : d’abord l’indignation, puis, on va le voir un peu plus loin, l’explication, et enfin la condamnation sans appel ! Bien entendu, la religion musulmane de ce jeune maire « moderniste » ne semble pas étrangère à la fureur de Catherine Clément face à la simple éventualité d’un tel autodafé. Toutefois, un détail m’échappe. Si l’on s’en tient à l’argumentation constamment développée par Catherine Clément, les masques qui se produisent devant les touristes ont été soigneusement désacralisés et n’ont plus rien d’authentique. Or, la menace présumée ne concerne que ces masques et ne vise que l’association de danseurs créée par Sékou afin de se produire devant les Occidentaux. Par conséquent, pourquoi serait-il si « sacrilège », aux yeux de Catherine Clément, de brûler des morceaux de bois sans âme ? Au bout du compte, aurait-elle quelques difficultés, comme les Dogon eux-mêmes, à dissocier aussi nettement les vrais masques des « faux » ? Pourtant, au cours de la même émission, elle tentera une nouvelle fois de nous convaincre de la pertinence d’une telle distinction.

Les ethnologues pris dans les filets… de Catherine Clément
Voilà pourquoi je voulais parler de politique. C’est que les idéologies s’en mêlent. C’est que les ethnologues, bien entendu, ont été pris, le sachant ou ne le sachant pas, dans ces querelles. Beaucoup d’ethnologues sont prisonniers de querelles entre villages, entre familles, entre hôtelleries, entre hôteliers, et se laissent balader dans des théories rivales et concurrentes. En clair, la politique malienne vient se superposer à tout un enchevêtrement de querelles familiales dans lesquelles beaucoup d’ethnologues se sont laissés prendre. (…)
Catherine Clément en dit trop ou pas assez ! Selon elle, à l’exception d’un Griaule « nageant » en eau profonde, les ethnologues seraient donc de pauvres petites créatures naïves et ingénues qui, sans même le savoir, se laisseraient balader, en s’enfermant dans des querelles touristiques, politiques et idéologiques. Venant de Catherine Clément, une telle critique oscille entre le ridicule et le comique. Certes, un ethnologue est rarement épargné par les conflits familiaux en raison des liens personnels et professionnels qu’il a tissés, ou plus généralement en raison du réseau de relations dans lequel il s’inscrit, mais, face à ces dissensions, il n’est ni aveugle ni prisonnier. En outre, qui sont ces nombreux ethnologues pris dans des querelles politiques ou touristiques ? Et par quel mystère Catherine Clément peut-elle avancer de telles allégations alors qu’elle ignore tout des recherches menées aujourd’hui en pays dogon, à l’exception peut-être des rares travaux centrés sur Sangha ? J’ajoute enfin qu’elle ne manque ni de morgue, ni d’inconscience pour tenir de tels propos au moment même où, s’en tenant à la version de son guide, elle prend ouvertement parti pour ce dernier et pour l’hôtel dirigé par sa famille, au détriment de l’ancien maire de Sangha et du campement concurrent. En croyant dresser le portrait des ethnologues, Catherine Clément a en fait dessiné une image qui lui ressemble étrangement !

Société des masques loi 1901
Première sortie des masques : 1931, pour l’exposition coloniale. (…) Ces sorties ne peuvent avoir lieu et n’ont jamais eu lieu qu’après une cérémonie de désacralisation et un secret absolu sur l’habillement des masques. (…) Les vraies tournées de masques à l’étranger commencent sous l’impulsion de mon ami Sékou, en hommage à son père. Et quand ils ne tournent pas, les masques de Sangha font des démonstrations pour les groupes de touristes ; ce qui est l’objet d’une violente contestation, soit de la part des villages rivaux, soit de la part d’un certain nombre d’ethnologues français ou autres. (…) Évidemment, les masques sont rémunérés par les touristes ; et voilà l’argent que le maire voudrait récupérer. Gros conflit. La société des masques est aussi une association privée, de droit, genre loi 1901, et elle se défend. (…)
Sur la soi-disant cérémonie de désacralisation des masques avant toute tournée à l’étranger, Catherine Clément reste étrangement discrète. Et pour cause, il n’en existe pas, à moins que Sékou et son association en aient inventé une. Quant à la violente opposition de certains ethnologues aux exhibitions touristiques de masques, à Sangha, je ne vois pas à qui elle peut faire allusion. Par conséquent, je parierai plutôt pour une nouvelle invention de Catherine Clément qui, du reste, se garde bien de donner des noms. Enfin, la société des masques awa, dirigée par les vieux, ne relève pas d’une structure associative, bien entendu. Simplement, dans les villages touristiques, des jeunes peuvent créer une association afin de gérer le budget des danseurs se produisant devant les Occidentaux. Dans le cas de Sangha, cependant, les deux groupes peuvent être facilement confondus puisque Sékou Dolo a eu l’intelligence d’appeler son association Awa.

Menace nazie sur le pays dogon
Des jeunes gens actionnés par le maire ont fait une manifestation pour brûler les masques avec des pancartes pour rappeler qu’il fallait prendre l’argent des masques. Cette idée — brûler les masques dogon pour récupérer l’argent de la société des masques — a produit sur moi le même effet que l’idée des bûchers de livres brûlés par les Nazis à Nuremberg, en 1933. Les masques étaient pour moi, et sont pour moi, l’équivalent du livre, et le livre, c’est le savoir, et lorsqu’on veut brûler les masques, on veut brûler les livres, on veut brûler le savoir, et on sait ce qui se passe ensuite. Cela dit, cela n’a pas eu lieu. Les masques n’ont pas été brûlés. Les vieux s’en sont mêlés, ils ont pris le contrôle (…). Le hogon a arbitré, et le jeune maire a reculé. Il a d’ailleurs perdu les élections suivantes. C’est plutôt une bonne nouvelle !
En matière d’outrances verbales, Catherine Clément a décidément des ressources insoupçonnées, à l’image de cette comparaison totalement déplacée entre les autodafés de livres organisés par les Nazis et un conflit local entre l’association de Sékou, gérant les danses masquées pour les touristes, et l’ancien maire de Sangha, premier élu démocratique de la commune. Il faut d’ailleurs un aplomb stupéfiant pour oser ce rapprochement entre la montée du nazisme en Allemagne et l’avènement de la démocratie locale au Mali. Quant à l’équivalence posée entre les livres et les masques, elle est d’autant plus surprenante que Catherine Clément ne cesse de nous présenter les masques dogon comme des objets sacrés ou mêmes divins, alors qu’elle ne semble guère sacraliser les livres au regard, par exemple, des déformations qu’elle fait subir aux ouvrages d’ethnologie. Par ailleurs, je ne l’ai jamais entendu disserter sans cesse sur la distinction entre les vrais livres, qui auraient par exemple trois couvertures, et les faux, qui n’en auraient que deux.

Nuits parisiennes : la mission secrète des masques dogon
Puis il y a une tournée des masques à Paris en l’an 2000. Les masques étaient bien entendu désacralisés (…). Ils ont dansé dans le vaste atrium du Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie. (…) Mais le dernier jour, ou plutôt la dernière nuit, s’est déroulé un événement très singulier : les masques ne se sont pas déshabillés ; ils ont traversé tout Paris ; ils sont entrés officiellement, en pleine nuit, au Musée de l’Homme, pour saluer les masques exposés rapportés par Griaule, exposés dans les vitrines. Il faut imaginer cette scène, qu’hélas je n’ai pas vu, car elle était très secrète. Les masques, les vrais, habillés, pleinement, avec leurs jupes de fibres noires, leurs jupes de fibres rouges (…) en train de saluer des restes de masques (…) rapportés par Griaule et exposés au Musée de l’Homme. Et puis, ayant salué, ils se sont déshabillés, et ils ont laissé leurs masques, tous leurs masques, l’intégralité du masque, tout neuf, au Musée de l’Homme. Au retour, ils n’ont plus leurs masques donc, puisqu’ils les ont laissés (…).
Avec Catherine Clément, les mêmes masques ne cessent d’être successivement « faux » puis « vrais », désacralisés puis resacralisés… Lorsqu’ils traversent Paris pour se rendre au Musée de l’Homme, les masques seraient donc « vrais » parce qu’ils participeraient à une mission « très secrète ». Nous voilà donc transporté en plein polar, ou tout simplement en plein roman, car, à mon avis, une partie des scènes décrites sont de la pure fiction, qu’il s’agisse de la traversée à pied de tout Paris par des Dogon masqués, de la visite nocturne du Musée de l’Homme, ou du don de masques à cette institution. Comme il est difficile de se renseigner en plein mois d’août, je ne peux rien affirmer encore avec certitude, mais je compte bien tirer au clair cette épopée rocambolesque. En attendant ces vérifications ou ces précisions, voilà ce que j’ai entendu à l’époque sur cette histoire. Jean Rouch semble être à l’origine de cette « virée » de danseurs dogon entièrement masqués, avec une première étape au Musée de l’Homme, pour y offrir théoriquement un masque, puis une seconde étape sur le parvis du Trocadéro et vers la Tour Eiffel, pour y danser devant les touristes ébahis. Cela se passait apparemment en plein jour, puisque certaines photos prises sous la Tour Eiffel ont été publiées (par exemple, dans le catalogue d’exposition Mali Kow paru en 2001, sous la direction de Jean-Paul Colleyn et Manthia Diawara). D’autre part, toujours d’après les échos de l’époque, la troupe de danseurs dogon aurait finalement renoncé à offrir un masque au Musée de l’Homme en raison d’un accueil plutôt mitigé. Si ces informations restent à confirmer, une évidence s’impose d’ores et déjà : cette « échappée » des masques dans Paris n’avait rien de secret ! Bref, encore une belle histoire qui relève du « mythe » !

Purification de masse
(…) En revanche, tout Dogon qui s’éloigne de son village doit au retour subir un rite de purification, tournée de masques ou pas d’ailleurs. Lorsqu’on quitte son village et qu’on revient, il faut subir un rite de purification. (…) En pays dogon, aux limites du village, quelqu’un accueille celui qui revient avec un œuf non fécondé et une brindille de mil qu’il lui passe sur le corps, en murmurant une prière. (…)
Sur ce rite, présenté comme actuel et obligatoire alors que les nouveaux moyens de déplacement l’ont rendu obsolète, se reporter au paragraphe intitulé « Rituels éternels et œufs pourris ».

Frisson d’islam
Piero Coppo, l’ethnologue italien, n’a pas connu cette dernière époque (…). Il a connu l’époque très pesante de la dictature de Moussa Traoré. Ce qu’il a surtout vu, et qui est passionnant, c’est la partie musulmane du pays dogon. C’est cela qu’il a décelé, sans toujours bien l’analyser ; c’est l’interaction chez les guérisseurs du plateau entre la cosmologie dogon et puis tout le reste, les autres des Dogon : les pécheurs Bozo (…), les bergers peuls (…) et l’énorme influence d’un islam conquérant très particulier, qui s’est épanoui et achevé, et qui subsiste encore dans la ville de Bandiagara (…). Bandiagara n’est pas tout à fait une ville dogon ; c’est une capitale administrative (…) ; c’est le chef-lieu du pays dogon, mais c’est aussi son autre, son passé à expulser les Dogon. Tout autour des falaises, tout autour du pays dogon, quelque fois même dans le pays dogon, il y a l’islam et ça n’est évidemment pas sans conséquences.
Dans la région de Bandiagara, Piero Coppo aurait donc « décelé » la présence de l’islam, mais « sans toujours bien l’analyser » ! Quelle arrogance ou quelle condescendance de la part d’une touriste débitant, dans l’émission suivante, des sornettes sur la ville de Bandiagara et sur l’islam en pays dogon, présenté à tort comme un islam « résiduel ». Je rappelle également que Bandiagara n’est plus la capitale administrative du pays dogon depuis sa division en quatre cercles : Bandiagara, Bankass, Koro et Douentza.

 
Histoire de... Dogons (15)
Emission du 16 juin 2006 : L'islam dogon
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Les scoops de Catherine Clément sur la mort d’El Hadj Oumar
(…) Le grand héros de l’islam en pays dogon, c’est le conquérant El Hadj Oumar Tall, qui était né au Sénégal en 1796 (…). Après de longues guerres conquérantes, il finira par mourir dans les grottes de Déguimbéré. Et là, il y a deux thèses. La première, c’est celle des Dogon : lorsqu’il se voit perdu, El hadj Oumar Tall s’enferme dans la grotte, y place toute la poudre et se faut sauter. La deuxième version est celle de la famille Tall. J’en parlais récemment avec l’un des derniers descendants d’El Hadj Oumar Tall, Moustapha Nias, le Sénégalais, ancien ministre des affaires étrangères et collaborateur de Senghor. Pour la famille Tall, pas du tout, il ne s’est pas fait sauter dans la grotte : il est mort en héros dans la plaine et ce sont ses compagnons qui l’ont enfermé dans une grotte. Mais tout le monde est d’accord sur le fait que le grand héros a confié à une femme dogon son bâton de commandement et son chapelet tidjane, pour qu’elle les remette à son fils. Bandiagara est donc la ville où est mort l’un des plus grands héros de l’islam africain. (…)
Les raisonnements de Catherine Clément réservent toujours des surprises. Après avoir mentionné deux versions sur le lieu de décès d’El Hadj Oumar, soit à Déguimbéré, soit dans la plaine, elle conclut quelques lignes plus loin qu’il est mort… à mi-chemin, à Bandiagara. D’autre part, la version singulière donnée par Moustapha Nias ne représente pas le point de vue de la famille Tall dans son ensemble. S’ils tentent effectivement d’imposer l’idée d’une mort digne, maîtrisée ou sanctifiante, les Toucouleurs dans leur immense majorité considèrent bien Déguimbéré comme le lieu de disparition de leur illustre ancêtre. Du reste, d’après le manuscrit rédigé en arabe à Bandiagara sur l’ordre de son successeur, El Hadj Oumar aurait été « enlevé par Dieu » à Déguimbéré (M. Sissoko : « Chroniques — El Hadj Oumar et Cheick Tidjani », L’éducation africaine, 1937, n° 97, p. 141). Enfin, sur cette prétendue version consensuelle à propos de la femme dogon, dépositaire du chapelet et du bâton de commandement d’El Hadj Oumar, elle est si répandue qu’elle est totalement inconnue des différents auteurs que j’ai pu consulter (Robinson, Sissoko, Tyam…). Dans le manuscrit écrit en peul par Tyam, traduit par Gaden et publié en 1935 à l’Institut d’ethnologie, c’est à l’un de ses compagnons, Yéro Koïdolfi, qu’El Hadj Oumar confie ses « objets les plus précieux » (pp. 196-197). Bref, pour relater les différentes versions d’un fait historique, il est toujours préférable de consulter plusieurs sources (orales et écrites) ou au minimum un livre d’histoire consacré à cette question, au lieu de s’appuyer exclusivement sur les propos tenus par un homme politique au cours d’une discussion privée.

Un prénom chargé… d’une fausse interprétation
Cette présence très importante du souvenir d’El Hadj Oumar Tall sur le plateau dogon explique les prénoms des personnages principaux du livre de Piero Coppo, auquel je reviens maintenant. Par exemple, l’un de ces guérisseurs s’appelle Halladj. Halladj, ce n’est pas n’importe quel prénom musulman, c’est un prénom lourd, un prénom chargé. (…)
Sur l’idée extravagante d’un lien entre El Hadj Oumar et ce prénom d’un guérisseur dogon, tel qu’il a été orthographié par Pierro Coppo, se reporter à la note du paragraphe sur « Le génie de Catherine Clément et les guérisseurs de la folie ».

Une petite paranoïa vis-à-vis de l’islam ?
À l’époque de Pierro Coppo, il est très important de savoir que les chefs de village, tous musulmans, étaient nommés par le préfet. C’était cela la dictature : une sorte de volonté d’extinction de la vraie tradition des Dogon.
Sur cette information erronée et sur l’idée sous-jacente d’une islamisation du pays dogon imposée par l’État, se reporter au paragraphe intitulé « Le dictateur islamiste et les méchants musulmans ».

Encore un chercheur sous secret !
Halladj tient sa consultation dans une vaste cour, devant ce que Piero Coppo appelle le « temple du fétiche », un édifice où l’on ne reconnaît rien des constructions religieuses des Dogon. Pas un temple du binu ; ça n’est non plus un autel d’ancêtres ; ça n’est naturellement pas un cône qui serait l’autel du lèbè ; ça n’est pas une sorte de maison à tourelles ; ça n’est pas un cône de terre, et il n’y a pas de figurines de poterie. C’est une construction propre aux guérisseurs. Donc on est déjà dans le syncrétisme. C’est une toute petite maison en banco avec une porte, des silhouettes de nus sculptées. Sur les murs sont encastrés dans la glaise des crânes de singes et de chiens. Il y a bien une auge de pierre devant la porte, mais elle n’est pas pleine d’eau ; elle est remplie d’objets. Et à l’intérieur du temple se dresse une statue de bois représentant un chasseur avec un fusil et une lance. Le fétiche est accroché à l’épaule de cette statue ; le vrai fétiche. C’est un objet rond, non identifié. Moi, je pense que Piero Coppo ne veut surtout pas l’identifier par écrit, car ça serait une trahison de secret. (…)
Parce qu’il s’agit d’une construction propre aux guérisseurs, on serait déjà dans le syncrétisme !? Quel rapport ? Par ailleurs, sans avancer le moindre indice, Catherine Clément retombe dans sa théorie du secret dont les chercheurs seraient forcément les dépositaires et les gardiens. C’est une véritable obsession, manifestement.

Les bons et les mauvais génies de Catherine Clément
Dans le monde intérieur d’Halladj, dont il parle, on trouve des petits hommes rouges aux pieds retournés. Il ne leur donne pas leur vrai nom, mais ce sont nos chers génies andoumboulou. Il trouve aussi les guinnadj ; il a des guinnadj dans son paysage mental. Ils ont un œil, un bras, une jambe et ils séjournent dans les arbres. Pourquoi les appelle-t-il des guinnadj alors que de toute évidence ce sont des génies yéban ? (…)
Après avoir interpellé les ethnologues, Catherine Clément en vient maintenant à corriger les termes employés par des Dogon, en se fondant sans doute sur sa parfaite connaissance des divers parlers de la région. En outre, pour ajouter au ridicule, elle s’embrouille elle-même dans les catégories de génies qu’elle a pourtant décrites dans la dixième émission, en se basant sur les travaux effectués à Sangha. Je rapporte ici ses propos : Voyons ensuite les guinou. (…) Ils sont posés sur les arbres (…). On savait qu’ils étaient petits, avec un long pied, une seule jambe, un seul bras. Selon sa propre description, le génie arboricole doté d’un œil et d’une jambe est donc, « de toute évidence », un guinou — équivalent du guinnadj — et en aucun cas un génie chtonien yèban. Bref, en croyant corriger une erreur dans le livre de Coppo ou dans le discours de ses informateurs, Catherine Clément pointe uniquement ses propres contradictions et amnésies (cf. « Le génie de Catherine Clément et les guérisseurs de la folie).

La preuve du mythe par le rêve ou la folie
Mais dans ce que raconte Halladj lorsqu’il décrit sa patiente il y a vingt-cinq ans, on entend comme de lointains échos de Dieu d’eau qui ne sont nullement identifiés comme tels par Piero Coppo et nullement identifiés comme tels, bien entendu, par le guérisseur Halladj. (…) À l’entrée du village, non loin d’un cimetière, elle a vu en plein jour un grand bélier blanc arrêté près du tronc d’un caïlcédrat. Il s’est mis à trottiner vers elle et il s’est changé en vieil homme. Arrivée chez elle, elle a voulu piler le mil dans le mortier pour le repas, mais elle se voyait entourée par des gens et elle n’arrivait pas à continuer à travailler. (…) Nous aurons reconnu au passage : dans le bélier blanc, le grand bélier d’or à la toison de cuivre qui porte une calebasse luisante d’huile entre ses cornes et se roule dans ses excréments nuageux et qui est l’un des avatars du nòmmò ; dans le vieil homme, le plus vieux des hommes, celui qui est mort sur le sentier où il était en train de se transformer en serpent (…). (…) On a là plusieurs éléments majeurs de la cosmologie dogon, celle qui a été délivrée à Griaule par Ogotemmêli. On peut donc en déduire que cette cosmologie n’a pas été inventée par Marcel Griaule ni même par Ogotemmêli, puisqu’on la retrouve à travers un fatras syncrétique dans le témoignage d’une jeune patiente affectée de troubles mentaux. (…)
Ah, voilà un autre raisonnement pittoresque : la vision d’une femme atteinte de troubles mentaux confirmerait la cosmologie transmise par Ogotemmêli !? Catherine Clément mettrait-elle sur le même plan le mythe et les images produites par le rêve ou la folie ? Et dans ce cas, sous-entend-elle qu’Ogotemmêli était un doux rêveur ou, pire, un malade en proie à des bouffées délirantes ? Si cette patiente et le vieil Ogotemmêli parlent tous deux d’un bélier blanc, cela prouve simplement que ce motif est présent dans l’imaginaire dogon, comme il est présent d’ailleurs dans les représentations de nombreuses populations d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb, alors que celles-ci ne partagent pas la même cosmologie. Ce fonds de représentations communes prouve d’ailleurs qu’il n’existe ni « animisme pur », associé à une vision du monde immuable et synthétique, ni « fatras syncrétique », avec son ramassis d’objets hétéroclites ou d’idées incohérentes.

 
Histoire de... Dogons (16)
Emission du 19 juin 2006 : La vie quotidienne des hommes et des femmes
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Un quotidien immuable ?
C’est en compagnie de Sékou que nous allons voir comment se déroule la vie quotidienne des Dogon ; ce qui reste et ce qui s’en va avec la modernité, du moins de son point de vue à lui. (…) Qu’est-ce qui est moderne en pays dogon et qui pourrait modifier la vie quotidienne ? Le téléphone est arrivé, les routes goudronnées aussi ; ça ne change pas grand-chose. Selon Sékou, seule l’électricité, et encore l’éclairage public, pourrait détruire la cosmologie des Dogon.
Dès l’introduction, Catherine Clément passe sans transition de la vie quotidienne à la cosmologie, en posant ainsi une curieuse équivalence entre la réalité et le mythe. Par ailleurs, fidèle à ses stéréotypes, elle réaffirme, sous couvert de Sékou, que la vie quotidienne n’a pratiquement pas varié en pays dogon. Ben voyons ! À l’entendre, rien n’aurait donc changé : ni le quotidien des enfants, avec l’apparition de l’école ; ni le déplacement des individus ou le « portage » des oignons, grâce aux nouveaux moyens de transport ; ni l’intensité du maraîchage, avec la création de nombreux barrages ; ni le puisage de l’eau, avec l’installation de pompes à proximité immédiate des villages ; ni les loisirs des jeunes, avec l’apparition du thé et des postes de radio… Quant à la vie de Sékou Dolo, dont l’épouse est titulaire du bac, elle est évidemment identique à celle de ses aïeux, en dépit de sa profession de guide touristique ! Ouf, nous voilà rassurés : telle qu’elle est aménagée par Catherine Clément, la réalité est bien conforme aux stéréotypes ou aux « mythes » occidentaux sur les Dogon !

Hommes laborieux et femmes indolentes (1)
Commençons donc par le travail comparé des hommes et des femmes. La femme se lève après son mari, vers 5h30 du matin. Elle prépare la bouillie de mil qu’elle ira lui apporter au champ. Elle va chercher de l’eau, en deux ou trois fois, car il n’y a pas l’eau courante. Elle pile le mil, et cela tous les jours (…). Le tout prend une heure. Puis elle s’occupe des enfants, porte à manger aux vieux de la maison et se met en route pour les champs. (…). Le champ peut-être loin. Elle y est vers dix heures du matin. (…)
Comme je l’ai déjà souligné dans le paragraphe sur « la philosophe parisienne… et la paresse des femmes dogon », Catherine Clément se contente ici de reprendre sans réserve le discours de Sékou Dolo, en ignorant le point de vue ou le témoignage des femmes. Sa comparaison tourne donc d’emblée à l’avantage de l’homme, qui est censé se lever une demi-heure avant son épouse. Manifestement, Catherine Clément n’a jamais partagé le quotidien d’une femme dogon, dont le labeur débute en toute saison à l’aube, vers 5h30, alors que son époux n’est pas encore parti au champ ou au jardin. Mais hormis cette rectification, je ne veux pas me lancer dans une comparaison oiseuse fondée uniquement sur le temps de travail car, du point de vue dogon, les tâches masculines et féminines ne sont pas équivalentes. Généralement, lorsque les hommes affirment qu’ils sont plus laborieux que les femmes, ils ne suggèrent pas qu’ils travaillent plus longuement, mais plus durement ; et ils sous-entendent également que le véritable travail est agricole, en tant qu’activité de référence. En revanche, si l’on se place du point de vue occidental en comptabilisant le temps consacré aux tâches quotidiennes sur l’ensemble d’une année, il est évident que les femmes l’emportent largement sur les hommes, contrairement aux affirmations de Catherine Clément. Quant à la reconstitution de l’emploi du temps fictif d’un « Dogon moyen », dans sa version masculine et féminine, je trouve le procédé caricatural pour trois raisons au moins : il gomme le caractère purement saisonnier de certains travaux ou loisirs ; il impose l’idée — totalement fausse — d’une routine quotidienne immuable et impersonnelle partagée par tous les individus d’un même sexe, tous les jours de la semaine ; et il réduit le quotidien d’un Dogon aux tâches qu’il a accompli dans la journée.

De la tortue à chaque repas
Il est grand temps de signaler que, parmi les convives du repas familial, le plus important n’est pas un être humain ; c’est une tortue. Alors pourquoi une tortue ? À cause de ses losanges sur la carapace qui rappelle les carreaux de la couverture des morts, le plan carrelé des champs et les losanges du grand masque sirigué (…). Le rôle de la tortue est très intéressant. C’est un goûteur. Si une femme a fait une faute, elle ne mangera pas ; s’il y a eu tentative d’empoisonnement, elle ne mangera pas. Le patriarche prendra toujours grand soin de la servir en premier, surtout dans les repas rituels. (…)
Pour enchanter le quotidien, Catherine Clément nous propose donc une tortue à chaque repas, comme convive obligatoire, goûteur officiel et symbole ambulant (voir le paragraphe « Rituels éternels et œufs pourris »). Voilà qui démontre à nouveau son absence de familiarité avec la société dogon, ou son goût pour la mystification. Si Catherine Clément avait partagé un repas avec une famille dogon, elle aurait forcément remarqué l’absence de toute tortue. Un tel animal devient d’ailleurs très rare et il n’en existe plus une seule dans la majorité des villages dogon. En outre, la tortue n’a jamais partagé les repas de chaque famille dogon. Présente uniquement dans la cour de quelques chefs de famille importants (notables, doyens, vieillards…), elle les représentait symboliquement et, en leur absence, elle était censée goûter le plat familial à leur place, pour des raisons de préséance et non d’empoisonnement éventuel (voir l’article de Dieterlen et Calame-Griaule sur « L’alimentation dogon », 1960, p. 79). Bref, même lorsqu’elle nous parle de la réalité quotidienne des Dogon, Catherine Clément brode une fable merveilleuse, avec une tortue dans le rôle principal.

Des goûts et des couleurs
Le plat unique du repas du soir s’appelle le . Apparemment, cette recette est celle d’une grande partie de l’Afrique. C’est un gâteau de mil. (…) Pour faire le , il faut d’abord fabriquer de la potasse (…). Comment se présente le tô ? C’est une pâte verdâtre (…). Le goût est excellent, surtout avec la sauce gluante du baobab, qui ajoute un vague goût chinois. (…)
Réservant à ses auditeurs des informations essentielles, Catherine Clément leur apprend notamment que le « gâteau de mil » dogon s’appelle le . Elle oublie simplement de préciser, probablement parce qu’elle l’ignore elle-même, que les Dogon n’emploient jamais ce terme bamanan. Par ailleurs, si son appréciation sur l’excellente saveur de ce plat tranche avec le dégoût affiché par beaucoup d’Occidentaux, un tel jugement gustatif témoigne, de mon point de vue, de la même méconnaissance. Particulièrement compact, le gâteau de mil dogon n’a rien d’un mets gastronomique ou d’une friandise succulente à déguster ; il s’agit avant tout d’un aliment simple, roboratif et répétitif qui, sans être « excellent », nourrit et rassasie, et c’est à ce titre qu’il est apprécié par les Dogon. Quant à la sauce gluante à base de feuilles de baobab, dont Catherine Clément vante le goût exotique, elle vise moins à assaisonner le plat qu’à lubrifier les bouchées de nourriture, pour mieux les faire « glisser ». Bref, l’éloge culinaire de Catherine Clément me rend sceptique sur sa consommation réelle d’un plat qui n’est sans doute pas inscrit au menu du campement de Sangha. Elle ne mentionne d’ailleurs qu’une variété de gâteau de mil , fabriquée avec du mil broyé et de la potasse (òrò nyan), alors qu’il en existe une autre préparée sans potasse, avec du mil pilé (nyan pedou).

Hommes laborieux et femmes indolentes (2)
Une fois par an ou bien pendant la saison des pluies, elle [l’épouse dogon] lave le linge de la famille, jamais celui de l’homme.
Par conséquent, soit les membres de cette famille sont d’une saleté repoussante, soit Catherine Clément nous gratifie d’un nouveau stéréotype particulièrement péjoratif. Je laisse au lecteur le soin de deviner quelle est la bonne proposition…
Et maintenant quel est l’emploi du temps de l’homme. (…) Il se lève à cinq heures sans petit déjeuner (…) et s’en va pour les champs. (…) Quand il revient au village, il est 18 heures. Il va saluer son père et là, il va se reposer sous la togu-na, la case à palabres. (…) À cela s’ajoute à la saison des oignons d’autres tâches. (…) Pendant la saison des oignons, une fois le travail terminé, qui est un peu moins contraignant que le travail du mil, il est 14h. L’essentiel des touristes passe pendant la saison du travail des oignons, et donc, Mme Banque mondiale peut très bien avoir vu les hommes se reposer sous la togu-na non pas après 18 heures mais à partir de 14 heures, en oubliant ou en ignorant totalement le travail de la saison du mil. (…) Alors me dit Sékou, « Est-ce que je n’ai pas un petit peu raison tout de même : est-ce que les hommes ne travaillent pas plus que les femmes ? ».
Catherine Clément continue ici à dévider l’emploi du temps caricatural d’une femme puis d’un homme dogon, en enfermant la « vie quotidienne » de tous les Dogon dans cette trame rigide et immuable, sans tenir compte des variations saisonnières, du jour de la semaine, des choix individuels et de la diversité des situations familiales ou des contextes écologiques. Pour les besoins de sa démonstration, elle a choisi de se référer depuis le début à la période de pleine activité agricole, c’est-à-dire aux deux mois de sarclage intensif correspondant au pic du travail masculin. Il lui faut donc un culot prodigieux pour reprocher ensuite à certains Occidentaux de prendre pour référence la saison de culture des oignons lorsqu’ils comparent les travaux réalisés par les deux sexes. Bien entendu, en manifestant un tel parti pris, Catherine Clément finit par donner raison à Sékou Dolo en concluant avec lui que les hommes travaillent davantage que leurs épouses. C’est tout juste si les femmes dogon ne sont pas présentées, par le biais d’informations erronées, comme des fainéantes aimant paresser au lit et se contentant d’une lessive par an. De la part d’une philosophe occidentale, un discours aussi caricatural peut paraître ahurissant, mais il faut se rappeler que Catherine Clément se moque de la réalité sociale : la femme dogon ne l’intéresse que du point de vue mythique ou sous l’angle de ses liens supposés avec les masques. On va d’ailleurs en avoir la preuve quelques instants plus tard, en conclusion de cette émission.

Saturnales féminines ?
Étrange, cette société qui semble terrifiée par la femme, qui lui laisse des libertés notoires (…) mais qui la prive de presque toutes les participations à la vie symbolique. Les femmes n’ont pas le droit de porter les masques ; elles n’ont pas le droit d’accéder à la langue secrète ; elles n’ont pas le droit de célébrer les cérémonies ; (…) elles n’ont pas de participation à l’exécution des rites sauf un. (…) Il y a ce rite unique que les femmes ont le droit de pratiquer ; ce qu’on peut appeler les saturnales des femmes. Cela se passe le jour des funérailles d’un hogon. Les femmes se déguisent ; elles bricolent des masques ; elles simulent des masques (…). Voici comment Sékou raconte ces saturnales satiriques [ou satyriques ?] des femmes dogon. (…)
Après avoir présenté la vie quotidienne des femmes sous son aspect le plus routinier, Catherine Clément ne peut s’empêcher de conclure par un rite spectaculaire ayant trait aux masques ou à leurs simulacres. Cela lui permet de satisfaire ses fantasmes mais aussi son goût pour l’exagération, par exemple en qualifiant abusivement ce rituel de « saturnales féminines » pour mieux frapper l’imagination des auditeurs. Une telle dénomination suggère en effet des débordements, des débauches ou des transgressions de toutes natures, alors que ce rituel n’a rien d’un carnaval satyrique et n’autorise aucun excès. Si cette danse des femmes évoque clairement celle des masques, elle n’est jamais une parodie associée à des actes de bouffonnerie ou à des agressions d’ordre verbal, physique ou sexuel. Par ailleurs, cette cérémonie est présentée tout aussi abusivement comme le seul rituel féminin du pays dogon, sans doute pour légitimer ce curieux glissement des travaux quotidiens vers les masques. Or, les femmes dogon participent activement à de nombreux rites, y compris au cours de funérailles classiques. Et Catherine Clément ne peut l’ignorer si elle a feuilleté le livre de photographies où elle puise ses informations sur ces « saturnales féminines », en l’occurrence l’ouvrage de Nadine Wanono et Michel Renaudeau sur Les Dogon. Mais de tous les clichés publiés, Catherine Clément n’a manifestement retenu que les images répondant à sa fascination pour les masques, et elle les utilisent pour continuer à « bricoler » son histoire avec un mélange d’aveuglement et d’artifices.

 
Histoire de... Dogons (17)
Emission du 20 juin 2006 : Mariage, flirt, divorce, naissance
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



De l’éjaculation divine à la jouissance du secret
(…) Puis Amma [Dieu], sous la forme d’une spirale ovoïde tourbillonnante, laisse échapper sa pensée la plus profonde et la plus sexuée : c’est la plus petite graine possible. Nous la connaissons déjà : c’est la graine de fonio. Ce qui s’ajoute à cela, c’est que la graine de fonio sort du pénis et des testicules. Ça, dit Griaule, c’est le secret de l’ultime initiation. C’est vraiment la dernière chose qu’on doit savoir. Si l’on récapitule, cette graine de fonio, le po, qui jaillit du pénis et des testicules, pourrait être l’éjaculation d’Amma. C’est en tout cas ce que je crois. (…) Au passage, on découvre un secret encore plus considérable. Si le fonio est tout petit et si à l’intérieur du tout petit fonio, il y a encore plus petit que le fonio, qui est la vie, Amma, lui, est encore plus petit que tout cela. Il est donc une sorte d’atome de création ; et c’est le plus grand secret, paraît-il, chez les Dogon. Il ne faut donc pas parler de la taille d’Amma (.. .).
Décrivant la création mythique du fonio telle qu’elle est relatée dans Le renard pâle, Catherine Clément insiste maintenant sur les « secrets ultimes » ou « considérables » dévoilés par Griaule, après avoir soutenu dans les émissions précédentes que ce même ethnologue, muselé par son initiation, s’interdisait de divulguer un tel savoir. À propos de cette volte-face spectaculaire, Catherine Clément ne fait aucun commentaire et, en définitive, elle ne semble nullement gênée par cette contradiction, sans doute parce qu’elle savoure avec la même exaltation tous les secrets dogon, connus ou inconnus, en les déduisant aussi bien des écrits de Griaule que de ses silences. Du reste, elle parvient à attribuer à Griaule la révélation d’un grand secret qu’elle a tout simplement inventé. Avec clarté et concision, elle nous explique en effet que la graine du fonio est sortie du pénis et des testicules, en soulignant qu’il s’agit là, selon Griaule, du « secret de l’ultime initiation ». Mais j’ai cherché en vain une telle affirmation dans le chapitre sur la création du fonio (pp. 106-118). Si Griaule et Dieterlen évoquent parfois, de manière purement métaphorique, un lien entre l’éjection du fonio et une « émission virile », ils n’écrivent nulle part que cette graine sort du sexe. Ils expliquent au contraire qu’elle éclate en raison de son mouvement spiralant interne, créateur de vie. Par conséquent, Catherine Clément a brodé ici un nouveau scénario mythique, mieux adapté à son interprétation psychanalytique d’une éjaculation divine, et elle a imaginé dans la foulée une déclaration de Griaule pour transformer cet ajout en secret essentiel. Pour ma part, je conclus plus sobrement à une manipulation !

Se marier avec sa femme de ménage
La première union est celle que les Dogon appellent en français la « femme de ménage », la ya-birou, qui est proposée, c’est-à-dire imposée par les parents. Une fois la femme de ménage proposée au fiancé, la cour est discrète. (…) Le deuxième mariage est le mariage d’amour avec celle qu’on appelle la femme choisie, et là on est dans l’atmosphère de la Princesse de Clèves. (…) Ce qui compte, c’est le noir, c’est la nuit. Évidemment, en cas d’éclairage public, cette atmosphère d’amour courtois disparaîtrait instantanément.
1/ Faire le ménage dans les termes utilisés
Pour paraître maîtriser son sujet, Catherine Clément fait preuve d’une grande imagination, notamment au niveau linguistique : elle emploie des termes véhiculaires bamanan à la place des mots dogon, invente des traductions fantaisistes, ou forge plus subtilement des expressions employées soi-disant par les Dogon francophones, sans préciser s’il s’agit ou non d’une traduction littérale de la formule dogon mentionnée. C’est le cas ici avec la ya-birou, que les Dogon sont censés appeler en français « femme de ménage ». Manifestement, Catherine Clément ignore la traduction littérale de ya-birou — « femme-travail » (c’est-à-dire la femme que l’on obtient en travaillant pour ses parents) — mais, ne voulant pas l’avouer, elle propose aux auditeurs une expression française de son cru qui, dans le contexte dogon, ne veut strictement rien dire : la « femme de ménage ». Personnellement, je n’ai jamais entendu une telle locution dans la bouche de Dogon francophones. Ceux-ci parlent couramment de « première épouse », à l’image de Sékou lui-même dans son chapitre consacré à « la quête de la fiancée » (cf. p. 129), ou, pour plus de précision, ils emploient éventuellement l’expression « femme réservée » ou « grande épouse », en s’inspirant des formules dogon existantes. Bref, Catherine Clément brode et innove également sur le plan linguistique…
2/ La Princesse de Clèves en pays dogon
Pour introduire un peu de romantisme et de rêve, Catherine Clément compare explicitement le jeu de séduction des jeunes dogon à « l’amour courtois » tel qu’il était pratiqué au Moyen-âge à la cour du roi de France. Est-il besoin de préciser qu’une telle comparaison est totalement inadaptée ? En dépit de mes efforts d’imagination, je ne vois aucune Princesse de Clèves en pays dogon et je ne perçois aucun rapport entre le flirt ludique des jeunes dogon et un amour courtois platonique à la fois passionné, inaccessible et réservé. Dans le contexte dogon, courtiser une jeune fille signifie la taquiner, la lutiner, échanger avec elle des plaisanteries ou des devinettes, et non mourir de langueur pour elle ou lui déclarer sa flamme à travers des poèmes chastes et allégoriques. Du reste, ces flirts sont littéralement des « amusements » (kèrè), du point de vue dogon, alors qu’un tel terme peut difficilement être employé pour définir l’amour courtois. En dehors de la propension de Catherine Clément à nous entraîner systématiquement vers le romanesque, en évoquant ici la Princesse de Clèves, il existe une autre raison plus triviale à cette comparaison ridicule. Catherine Clément se fonde uniquement sur la description très formelle — et très prude — de Sékou Dolo pour tenter de reconstituer ce jeu de séduction, alors qu’avec une personne de leur sexe, des jeunes filles ou des femmes auraient sans doute évoqué ces « amusements » plus librement, en réprimant de petits rires étouffés. Mais sur le mariage, Catherine Clément se contente du point de vue masculin, en précisant même les critères de choix de la bonne épouse, sans même songer à se placer du côté des femmes, en dessinant par exemple le portrait du mari idéal.

De la légende à la règle
Toute femme enceinte a le droit, si elle le veut, de faire cadeau de son enfant à l’homme qui l’aura secourue en cas de danger. C’est une règle très étrange, mais qui est très appliquée. Sékou m’a raconté l’histoire d’une femme qui était dans un grand état d’épuisement et qui était enceinte de 7 à 8 mois. Un homme qui passait l’a secourue ; la femme lui a fait cadeau de l’enfant qu’elle portait. Et à la fin de la grossesse, lorsqu’elle a accouché, l’homme est venu chercher l’enfant. Il n’était pas du tout le mari de la femme ; il ne lui était lié en rien, mais il a hérité de l’enfant parce qu’il avait secouru la mère. (…)
Après un soupçon de romantisme, Catherine Clément introduit maintenant un peu d’étrangeté. À partir d’une histoire singulière — et plus ou moins légendaire — racontée par Sékou Dolo, elle extrapole en concluant que le don d’un enfant à un homme, pour service rendu à la mère enceinte, est une règle « très appliquée ». Cela lui permet de transformer une anecdote ou une légende à propos d’une femme anonyme en un fait social avéré et délicieusement exotique. Bien entendu, une telle « règle » n’existe pas, d’autant que l’enfant n’appartient pas à la femme mais au lignage de son géniteur. En outre, confier un nouveau-né à un homme, dès sa naissance, me semble impensable en pays dogon. Quel que soit le contexte, on attend au moins le sevrage de l’enfant pour le séparer de sa mère, par exemple pour le confier à son véritable père dans le cas d’un adultère.

 
Histoire de... Dogons (18)
Emission du 21 juin 2006 : Les dangers du tourisme
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



Décrue progressive du tourisme ?
Les touristes en pays dogon sont environ 10 000 par an. (…) Sous la dictature de Moussa Traoré, les touristes sont un peu plus nombreux, soigneusement encadrés par des Dogon musulmans.
Selon Catherine Clément, les touristes étaient à la fois plus nombreux sous Moussa Traoré, et strictement encadrés par des musulmans, conformément à la stratégie d’islamisation attribuée — à tort — au gouvernement de l’époque. Or, les deux propositions sont totalement fausses et sont par ailleurs antinomiques, car l’apogée du tourisme en pays dogon peut difficilement coïncider avec une volonté politique d’éradication des « traditions ». Du début des années soixante-dix au début des années quatre-vingt, le gouvernement songe moins à développer le tourisme qu’à le contrôler, en particulier à travers la SMERT (Société Malienne d’Exploitation des Ressources Touristiques). Soumis à de multiples tracasseries administratives (pointage aux commissariats locaux, permis de photographier, taxe, guides officiels…), les touristes sont à l’époque peu nombreux et les infrastructures hôtelières pratiquement inexistantes. Quant à l’encadrement, il n’était pas d’ordre confessionnel mais administratif et policier, même si une grande partie de ces fonctionnaires étaient effectivement musulmans. Ce n’est qu’à la fin des années quatre-vingt, et surtout à partir du milieu des années quatre-vingt-dix que le tourisme connaît une croissance exponentielle, encouragée par des investissements hôteliers importants, notamment à Bandiagara et à Bankass.

Trekking de masse ?
Est-ce un tourisme de masse ? Non ! Il n’y a pas d’infrastructures ou très peu. Aucune hôtellerie de masse ! Aucun Club Méd !
En pays dogon, le développement du tourisme ne se mesure pas à la présence ou non d’un club Méditerranée ou d’un village de vacances. Il s’agit en effet d’un tourisme culturel de découverte ou d’aventure privilégiant les circuits pédestres et s’appuyant sur une multitude de campements villageois, dont la plupart ont été créés dans les années 1990. Lorsqu’ils choisissent une telle destination, les touristes n’ont pas pour objectif de bronzer ou de faire du pédalo dans la mare aux crocodiles ; ils viennent en quête d’exotisme pour approcher les secrets, les mystères et les mythes exceptionnels que les médias leur ont fait miroiter et que leurs agences de voyage leur ont vendu. Même les raids sportifs n’oublient jamais cette dimension culturelle lorsqu’ils s’invitent dans la région, à l’image du Raid Dogon mêlant chaque année courses à pieds et visites touristiques.

Dans quels hôtels logent les théories anthropologiques ?
Et il y a beaucoup de rivalités entre les lieux d’hébergement. Ces rivalités, nous allons le voir, empoisonnent les rivalités entre ethnologues. Elles vont jusque-là. Peut-être même que ces rivalités entre lieux d’hébergement ont elles-mêmes déterminé les querelles entre les ethnologues. Je pense que c’est le cas à Sangha par exemple : il y a deux hébergements et deux écoles. D’un côté, dans le vieux campement de la famille Dolo, celle de Sékou, celle qui a hébergé Griaule et Germaine Dieterlen, on est dans la tradition Griaule. Mais dans un autre lieu d’hébergement, et toujours à Sangha, se réfugient tous les anti-Griaule. Donc, selon les lieux, on est pro ou anti-Griaule, selon qu’on tombe sur tel ou tel lieu d’hébergement. Je caricature mais à peine ! Par exemple, on reconnaît à coup sûr un livre anti-Griaule à ses violentes attaques contre la famille Dolo, dont tous les membres ont été les interlocuteurs de Griaule et Dieterlen. Si donc, le tourisme de masse a modifié quelque chose, c’est d’abord la nature du conflit théorique entre écoles d’ethnologie et ce conflit est d’une extrême violence, comme nous le verrons demain.
Pour une fois, je suis entièrement d’accord avec Catherine Clément sur un point précis : elle caricature ! Mais cette convergence inattendue s’arrête là, car son raisonnement est bien une grossière ineptie et non une fine parodie. Obsédée par les conflits entre ethnologues, Catherine Clément tente de nous faire croire que les querelles théoriques entre chercheurs dérivent, en pays dogon, du choix de leur lieu d’hébergement. Voilà un apport déterminant et original à l’histoire des idées en anthropologie : le déterminisme hôtelier ! On deviendrait subitement griaulien en logeant à l’hôtel tenu par la famille de Sékou Dolo, et anti-griaulien en choisissant l’autre campement de Sangha. Bien entendu, Catherine Clément raisonne littéralement à l’envers, en prenant les conséquences pour les causes. Pour les quelques anthropologues qui étudient le tourisme à Sangha, leur préférence pour l’un ou l’autre de ces campements découle dès le départ de leur degré d’affinité avec les travaux de Griaule. Quant aux autres ethnologues, ils ont malgré tout quelques idées théoriques et un point de vue personnel sur l’œuvre de Griaule même s’ils fuient les hôtels pour vivre au plus près des individus qui les accueillent. Je me demande d’ailleurs si Catherine Clément n’a pas une vision totalement désuète du travail de terrain en ethnologie en confondant observation participante et huis clos hôtelier.

Un paradis traditionnel menacé par l’argent
Ce que change le tourisme dans la vie quotidienne est très important. D’abord, il est une des ressources principales de ce pays. Il apporte donc de l’argent. Or, c’est précisément cet argent qui est la principale menace sur le pays dogon (…).
Catherine Clément poursuit en déplorant le harcèlement des touristes par des enfants dogon en quête d’argent ou de petits cadeaux. Dans son esprit, si l’argent menace de pervertir cette société « traditionnelle » préservée et donc inaltérée, les prémices d’une telle « corruption » se manifestent principalement dans le comportement de ces enfants quémandeurs. Pourtant, ce sont bien des adultes qui vendent — littéralement — l’image, les danses et les objets du pays dogon, en sollicitant simultanément des subsides auprès des touristes pour de multiples projets de développement conçus à la hâte. C’est là un des paradoxes du tourisme en pays dogon : les Occidentaux rêvent d’authenticité et de rencontres spontanées, mais dans un environnement rassurant où tout est prévu et organisé pour satisfaire leurs désirs et garantir leur tranquillité. Peu à peu, le pays dogon devient ainsi un immense parc protégé et labellisé par l’Unesco, avec ses guides attitrés, ses boutiques de souvenirs, ses musées, son réseau de campements/buvettes, ses circuits obligés, ses décors factices (autels, togou-na ou bâtiments rituels construits ou reconstitués uniquement pour les touristes), ses faux hogon et ses faux devins, ou encore ses attractions payantes (la sortie de masques, la divination par le renard, les « crocodiles sacrés », la rencontre avec le hogon, les danses des femmes…). À cet égard, il est significatif que le principal grief de Catherine Clément, et des touristes en général, concerne la « mendicité » des enfants dogon — qui les dérange — alors que les stratégies utilisées par les guides ou les antiquaires pour les berner ne semblent pas les choquer, comme le prouvent les réflexions des paragraphes suivants sur les faux devins ou sur les fausses antiquités. En effet, ces supercheries ou ces mystifications nourrissent malgré tout les rêves des Occidentaux, même lorsqu’ils les découvrent, puisqu’ils peuvent alors s’enorgueillir d’avoir été plus clairvoyants que les autres, à l’exemple d’une Catherine Clément raillant un peu plus loin les touristes « complaisants ».

L’authenticité menacée : le danger des contrefaçons
Le deuxième danger qui menace le pays dogon avec l’arrivée du tourisme, c’est la production de faux, de fausses antiquités. Qu’il y ait de faux objets, c’est indéniable ; c’est le problème du touriste. S’il est complaisant, tant pis ! Ce qui est interdit par la loi, c’est la collecte d’objets archéologiques, c’est-à-dire la collecte d’objets tellem, vers le XIe siècle, ou pré-tellem, du II au IIIe siècle avant J.C. Ça, c’est véritablement du pillage d’antiquités. Mais après cela…
Au nom du respect de l’authenticité, Catherine Clément se moque de la production de « fausses antiquités » tout en approuvant implicitement la vente de sculptures anciennes tant qu’elles ne remontent pas au XIe siècle… Comme toujours, Catherine Clément est bien mal renseignée, car un masque ou une statuette dogon, a fortiori s’il est ancien, ne peut sortir légalement du pays sans un permis d’exportation délivré par le Musée national du Mali. Avec une irresponsabilité étonnante, elle incite ainsi les touristes à acheter et à emporter, en guise de souvenirs, des objets rituels plutôt que des copies ou des productions contemporaines.

L’inspiration chamanique d’une philosophe totémique
Plus triste et problématique, le collier de prêtre totémique. J’en porte un au cou en vous parlant, et celui-là, je l’ai bien trouvé chez un brocanteur. Il y a au bout du collier, la pierre totémique, la pierre sacrée qui représente l’un des os du serpent lèbè. (…)
Manifestement, Catherine Clément se réapproprie aussi bien les mythes et les discours des Dogon que leurs objets « sacrés » pour mieux construire son personnage de philosophe inspirée et de puissance tutélaire susceptible de parler au nom des Dogon et à leur place en substituant aux témoignages ou aux analyses ses visions ou ses intuitions de « prêtresse totémique ». En d’autres termes, pour parler des autres, Catherine Clément rapporte tout à elle en envisageant le dialogue entre les cultures comme un simple monologue où elle occuperait successivement ou simultanément toutes les positions ou tous les rôles : philosophe, ethnologue, touriste, artiste, mais aussi chaman dogon et « mère des masques ».

Catherine Clément est-elle un faux guide musulman ?
Il y a également, c’est très amusant, des faux devins. (…) Beaucoup plus embêtants, les faux guides, qui sont en général musulmans et qui se trouvent plutôt à Mopti, qui viennent presque tous de Mopti, dévident n’importe quoi avec aplomb, en contournant la formation de guide, laquelle comprend non seulement des connaissances sur l’animisme dogon, mais aussi des principes de sauvetage des personnes (…). Ces faux guides sont donc extraordinairement dangereux. Il faut voir ce qu’ils font de Griaule : c’est absolument épouvantable !
Sur cette figure étrangement familière du faux spécialiste des Dogon et de Griaule, se reporter au paragraphe intitulé « Une société authentique face au tourisme ». J’ajoute que les réflexions de Catherine Clément sur la formation des guides illustrent le paradoxe évoqué précédemment : en quête d’authenticité et de sacralité, les touristes pensent évoluer dans un environnement tapissé de secrets, de symboles et d’interdits, dans lequel ils seraient incapables de se mouvoir seuls. Par conséquent, ils souhaitent des guides suffisamment habiles ou compétents pour interpréter ce monde merveilleux en fonction de leurs attentes, mais aussi pour les piloter en toute sécurité dans ce dédale mystérieux (en les protégeant par exemple des « ivrognes rituels »). En réalité, peu de guides ont suivi cette formation officielle, qu’ils soient ou non musulmans, mais l’important est de le laisser croire…

Artistes dogon anonymes
Par ailleurs, les artistes dogon, les sculpteurs notamment, commencent à être cotés sur le marché de l’art. Ce sens artistique des Dogon est tel que de nombreux artistes [comprendre « de nombreux artistes occidentaux »] font des séjours en pays dogon, y vivent quelques mois par an. Ça a été longtemps le cas du sculpteur Miguel Barceló par exemple, qui a vécu à Sangha très longtemps. (…)
Personnellement, je comprends mal ce procédé rhétorique qui consiste à honorer les artistes dogon contemporains en donnant uniquement le nom… d’un sculpteur espagnol ayant séjourné dans la région. Dans des émissions précédentes, Catherine Clément a également parlé de ses aquarelles ainsi que du travail réalisé en pays dogon par le photographe Alain Volut. En revanche, elle reste muette sur les œuvres relativement connues d’Amahiguéré Dolo et d’Allaye Ato, en oubliant même de mentionner leur nom. Comme je le soulignais dans la seconde partie du texte général (« Des Dogon sans voix »), un tel oubli n’a finalement rien de surprenant : en dehors des personnages mythiques, les véritables héros de ces histoires ne sont jamais des Dogon mais des Occidentaux, en l’occurrence des ethnologues, cinéastes, philosophes et artistes ayant collecté, produit, décrypté ou célébré les mythes et les secrets dogon évoqués au cour de ces émissions. En effet, contrairement à ce qu’affirme Catherine Clément, la plupart des artistes occidentaux sont moins attirés par le génie créateur des Dogon que par l’association poétique entre un décor naturel grandiose et une société incarnant à leurs yeux des « traditions animistes » immémoriales, mystérieuses et fascinantes. Du reste, Alain Volut l’avoue lui-même dans l’introduction de son livre (Terra natale, 2005, p. 9). Depuis quelques années, ce pays dogon si « naturellement » poétique devient même un lieu privilégié de happening artistique, à l’image de la neige, sous forme de coton, lâchée en 1999 au-dessus d’un village dogon par le plasticien Olivier Leroi, ou encore à l’image des « poèmes-peintures » réalisés sur des pierres ou des toiles par Yves Bergeret entre 2001 et 2004.

Crier au loup-garou !
Ensuite les démonstrations de masques, qui font l’effet de polémiques si violentes. Les Tours-opérateurs, terme encore bien pompeux pour de si petits groupes, intègrent dans leur circuit une démonstration de masques. C’est Sékou qui les organise à Sangha, contre paiement réparti entre les danseurs. Pour les ethnologues, [les exhibitions de masques à destination des touristes] c’est un scandale majeur, directement hérité de Griaule. C’est à cause de Griaule tout cela ; Griaule qui est un loup-garou, un escroc. Cela va jusque-là ; on le traite avec cette violence ! Et l’ensemble de l’activité touristique pose des problèmes déontologiques considérables aux ethnologues anti-Griaule. Cela leur pose des problèmes si considérables qu’on a l’impression que ce problème-là — l’invasion du tourisme à cause de Dieu d’eau et de Griaule — constitue l’essentiel de leurs recherches au détriment des véritables recherches sur les Dogon, qui sont heureusement continuées par la fille de Marcel Griaule, Geneviève Calame-Griaule [recherches dont Catherine Clément ne parlera jamais]. Je vais vous dire à quoi cela me fait penser. Et bien cela me fait penser aux guerres freudiennes : on attaque Griaule avec la même violence qu’on attaque Freud aux États-Unis et en France. (…)
Sous l’effet peut-être d’une hallucination chamanique, Catherine Clément invente ex nihilo ces « guerres » ou ces « polémiques violentes » à propos des exhibitions de masques aux touristes, en se gardant bien de citer, à l’appui de ses propos, le nom d’un ethnologue ou le titre d’une publication. En réalité, aucun anthropologue ne crie au « scandale », et surtout pas les chercheurs qu’elle range parmi les anti-griaulien. Pour ces derniers, les changements qu’ils observent sont des phénomènes dynamiques susceptibles d’être analysés et non des « altérations » scandaleuses. Du reste, Walter van Beek, présenté comme le chef de file des anti-griaulien, a lui-même une vision plutôt positive du tourisme en pays dogon. Quant à Anne Doquet, qui a travaillé en partie sur les danses de masques à destination des touristes, elle n’a jamais envisagé ces exhibitions comme un « problème ». D’ailleurs, dans l’émission suivante, Catherine Clément le reconnaîtra elle-même du bout des lèvres. Pourquoi alors inventer une polémique sur ce sujet ? Fidèle à sa stratégie de l’exagération et de la victimisation, Catherine Clément tente tout simplement de faire passer pour des attaques méprisables et insultantes certaines analyses soulignant l’importance des travaux de Griaule dans la construction de l’image touristique du pays dogon. Pourtant, ces études ne rendent jamais Griaule responsable de l’essor récent du tourisme ; elles pointent avant tout la réappropriation, l’utilisation ou le détournement de ses travaux à des fins de valorisation touristiques. On comprend donc mal l’indignation, réelle ou feinte, de Catherine Clément, à moins qu’elle se sente elle-même visée…

Propos additionnels sur le tourisme
Pour compléter les remarques précédentes, il faut préciser que les ethnologues travaillant en pays dogon sont, pour la plupart, admiratifs face à la créativité et à la capacité d’adaptation dont les Dogon font preuve pour satisfaire l’imaginaire des touristes en leur donnant à voir ou à entendre ce qu’ils sont venus chercher. En revanche, les Dogon maîtrisent beaucoup moins bien les conséquences indirectes du tourisme, en particulier les innombrables projets de développement qui fleurissent de manière anarchique dans les villages les plus fréquentés par les Occidentaux, grâce à quelques « bienfaiteurs » blancs métamorphosés subitement en agents de développement, sans en avoir les compétences. Mais que le lecteur ne se méprenne pas ! À travers mes réflexions, je donne peut-être l’impression d’accabler les touristes qui passent par le pays dogon alors que je me contente de dénoncer les stéréotypes qui motivent leur voyage et orientent leur regard. Du reste, je vois mal comment ils peuvent échapper à des clichés véhiculés par l’ensemble des médias : télévision, radios, magazines, guides de voyage, sites internet, livres destinés au grand public, etc. Et si je réagis à Catherine Clément en ouvrant ce blog, c’est justement avec l’objectif d’éclairer la construction de ces stéréotypes, pour mieux les condamner.

 
Histoire de... Dogons (19)
Emission du 22 juin 2006 : Le cas Griaule
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)



« Accusations détestables »
Griaule faussaire, inventeur des cosmologies dogon au mieux, collabo pendant la guerre de 39, et quoi encore… Un colonial aussi. Les accusations pleuvent ; elles sont détestables. (…) Griaule cache et aide des juifs. Et malgré tout cela, malgré les attaques fascistes, malgré l’interdiction de La peau de l’ours, en 1944, après la libération de Paris, André Schaeffner, membre de la mission Dakar-Djibouti, demande que le cas Griaule soit soumis à enquête pour collaboration. C’est stupéfiant ! On imagine l’atmosphère. Pourquoi André Schaeffner a-t-il fait cela ? Personne ne le sait ! (…) Il [Griaule] était intervenu en faveur de Bernard Maupoil, qui avait été arrêté par les Nazis. On a les preuves écrites de ces interventions. C’est sur ce point qu’on lui reproche de l’avoir trahi. Tout prouve le contraire. Ces accusations sont crapuleuses. Griaule sera suspendu deux mois et réintégré à l’unanimité, mais encore aujourd’hui certains ethnologues français continuent à faire circuler ces rumeurs abjectes. Ces ethnologues-là sont abjects. (…)
Pratiquant un curieux amalgame, Catherine Clément met sur le même plan les critiques scientifiques adressées à Griaule et les accusations de collaboration qui l’ont visé à la Libération. L’objectif est toujours le même : diaboliser et discréditer ces critiques en les transformant en « accusations » insultantes et « détestables », sans même prendre la peine de répondre aux arguments avancés. Si ces reproches d'ordre anthropologique ne sont pas tous justifiés et demandent éventuellement à être nuancés ou démontés, ils ne peuvent en aucun cas être assimilés à une mise en cause personnelle et infamante, surtout lorsqu’ils sont émis quarante ou cinquante ans après la mort de Griaule. Quant aux accusations d’André Schaeffner, j’ai du mal à saisir pourquoi, soixante ans après, Catherine Clément les dénonce avec une telle virulence. Comme je l’écrivais dans le paragraphe « à propos des ethnologues abjects », il est temps, au contraire, d’aborder sans passion l’histoire de l’ethnologie française pendant la guerre et à la Libération, sinon on se condamne à ne rien comprendre aux motivations de ceux qui ont mis en cause Griaule (à moins de considérer que leur prétendue « abjection » ou « crapulerie » soit une explication suffisante). En outre, j’admire la clairvoyance de Catherine Clément qui, d’emblée, a une vision globale de cette histoire, alors qu’elle la connaît uniquement au travers du livre d’Isabelle Fiemeyer, cité un peu plus loin. Elle a d’autant plus de mérite que, personnellement, je ne sais toujours pas avec certitude ce qui était reproché à Griaule, à tort selon la justice : de ne pas être intervenu après l’arrestation de Bernard Maupoil (selon Isabelle Fiemeyer) ou d’être à l’origine de l’interdiction de L’Afrique fantôme (selon Gérald Gaillard et Daniel Fabre). J’ajoute qu’en parlant de manière ambiguë de « trahison » imputée à Griaule, Catherine Clément contribue un peu plus à la confusion sur les raisons de cette mise en cause.

L’obsession de l’autodafé
Beaucoup plus important, Griaule obtient le retrait d’une loi réprimant la sorcellerie en Afrique. Ça, c’est capital ! Parce que, si cette loi était passée, l’administration coloniale aurait pu faire comme les missionnaires, c’est-à-dire brûler les fétiches, puisqu’interdire la sorcellerie, c’est cela. Bref, il a défendu les Africains, et particulièrement les Dogon, tout le temps. Est-il coupable de colonialisme ? Pour moi, la question n’a aucun sens. Elle n’a aucun sens parce que Griaule est mort à une époque où la décolonisation commençait à peine. (…)
Si la question n’a pas grand sens, c’est parce qu’elle est posée de façon simpliste et sous une forme accusatrice, et non en raison de la date de disparition de Griaule. Quant au projet de loi réprimant la sorcellerie, une intervention de Marcel Griaule à l’Assemblée de l’Union Française, en novembre 1950, aboutit effectivement à son retrait, mais Catherine Clément a une interprétation toute personnelle des abus qui auraient pu être commis au nom de cette loi. Alors que Griaule parle uniquement des risques d’arrestation arbitraire de « thérapeutes indigènes » ou de contre-sorciers*, elle pense immédiatement aux autodafés de « fétiches ». Autrement dit, elle semble moins s’inquiéter pour les hommes que pour les objets symbolisant à ses yeux un « animisme pur », à préserver à tout prix.

[* Cf. Marcel Griaule, conseiller de l’union française, Nouvelles éditions latines, 1957, p. 91]

« La double vie de Marcel Griaule »
En 51, il fait un premier infarctus. Beaucoup de ses amis attribuent cet infarctus à une double vie de Marcel Griaule. Il y aurait, écrit avec douceur Isabelle Fiemeyer dans un livre magnifique, qui s’appelle Marcel Griaule, citoyen dogon, et qui est paru chez Actes Sud… Il y aurait l’épouse qu’il aime, et puis Germaine, en pays dogon, qu’il aime aussi. Il y aurait donc deux femmes dans la vie de Marcel Griaule ; en cela convenons qu’il est bien resté dogon. (…)
Manifestement, Catherine Clément n’a pas la même « douceur » qu’Isabelle Fiemeyer, à qui elle emprunte cette information. Si la seconde, dans son livre, refuse explicitement de parler de double vie, (« puisque Griaule n’a jamais menti ni à l’une, Jeanne, l’épouse, ni à l’autre, Germaine Dieterlen »), la première s’empresse au contraire d’utiliser cette expression, soit pour ajouter une touche de clandestinité et faire ainsi de Griaule le dépositaire d’un secret supplémentaire, soit, plus prosaïquement, parce qu’elle lit tout de travers…

Une fille laissée dans l’ombre
Geneviève Calame-Griaule, ethnologue, est partie avec son père chez les Dogon dès 1946. Linguiste, elle est celle qui a formalisé la langue dogon et l’a transcrite.
Durant sept heures d’émissions, voilà les seuls mots de Catherine Clément pour présenter le travail de Geneviève Calame-Griaule sur les Dogon, et cette concision remarquable se combine à des formulations confuses et contradictoires. Personnellement, je pense qu’on aurait appris davantage de choses sur les Dogon en s’attardant sur les recherches de cette ethnolinguiste renommée plutôt que sur les amours de son père. En étudiant la littérature orale et la conception de la parole chez les Dogon, Geneviève Calame-Griaule a non seulement réalisé une œuvre originale, influencée déjà par le structuralisme, mais elle a participé également à la fondation de l’ethnololinguistique française. Bref, Catherine Clément avait de multiples raisons de s’intéresser aux travaux de la fille de Griaule, mais elle n’en a rien fait, soit parce qu’elle préférait se placer elle-même dans une relation de filiation intellectuelle avec Griaule, soit parce que les recherches de Geneviève Calame-Griaule — sur les contes plutôt que sur les mythes — ne convenaient pas à son scénario radiophonique.

Inventaire des critiques
(…) Voyons maintenant les critiques. Mais elles sont si nombreuses que j’aurai à peine le temps d’en énumérer quelques-unes. Je trouve cette énumération dans un livre qui s’appelle De la mémoire ethnographique. L’exotisme du pays dogon — on voit tout de suite l’esprit — de Gaetano Ciarcia, paru en 2003 aux éditions de l’EHESS.
On devine effectivement dans quel « esprit » Catherine Clément va aborder ces critiques…

Les critiques sans réponses
Alors ça commence en 1959 avec Georges Balandier, avec une critique très intéressante : Balandier reproche à Griaule de n’avoir jamais pris en compte les cadres sociaux, les contradictions internes, bref l’histoire même du pays dogon. En 1967, la grande anthropologue Mary Douglas souligne — c’est à peine une critique — l’influence de l’héritage surréaliste sur Griaule : c’est absolument vrai. La conclusion de Mary Douglas est absolument étonnante : « Ah si seulement les Dogon avaient été interrogés par des anglo-saxons ! ». Et le champ de bataille devient international. Ensuite Jack Goody, traducteur de Dieu d’eau en anglais, immense anthropologue anglo-saxon, reproche à Griaule de n’avoir pas pris en compte l’énorme influence islamique et la proximité de Tombouctou et de Djenné. En 1976, première critique africaine, nettement plus intéressante. Elle est de Paulin Hountondji qui, reprenant les mots d’Aimé Césaire sur « les ethnographes métaphysiciens et dogoneux », considère que Griaule et les autres sont les ennemis de l’émancipation africaine ; ont inventé une pseudo philosophie indigène — je cite : « vision du monde collective, système de croyances spontanées implicites, voire inconscientes » — et que tout cela est complètement faux.
Catherine Clément énumère brièvement ces critiques en se contentant de les juger plus ou moins intéressantes, sans jamais dire pourquoi et en se gardant bien d’y répondre. Elle semble dire en substance : “Ces remarques sont dignes de considération uniquement parce qu’elles ont été formulées par d’« immenses anthropologues »…” À part la notoriété de ces chercheurs, soulignée à plusieurs reprises, je ne vois en effet aucune autre raison à l’intérêt subit de Catherine Clément pour des critiques qu’elle a toujours qualifiées avec véhémence de « détestables ou de francophobes ». Si le ton a soudainement changé, l’idée demeure d’une guerre dirigée contre Griaule, avec son « champ de bataille international ». Au-delà de son caractère paranoïaque, cette idée renvoie également à une vision réductrice de la critique scientifique en sciences sociales, assimilée à un simple débat d’opinions, de préférence avec des points de vue opposés pour se rapprocher du modèle de la joute politique. Des nouvelles recherches sur les Dogon, Catherine Clément ne retient en effet que leur aspect soi-disant polémique, en les considérant systématiquement comme une manifestation de la lutte acharnée que se livreraient griauliens et antigriauliens. En d’autres termes, elle ne perçoit l’intérêt de ces études anthropologiques que dans le cadre d’une controverse « internationale » susceptible d’être mise en scène par ses soins dans un livre, dans une émission de radio, sur un plateau de télévision ou à l’Université populaire du quai Branly*.

[*Si je me réfère au programme annoncé, Catherine Clément va justement organiser au quai Branly de « grandes controverses sur la Déclaration Universelle des droits de l’Homme » en transposant le dispositif télévisuel du duel politique au débat scientifique : deux personnalités proches de l’anthropologie vont s’affronter — à propos de l’universalité ou non de chaque article — en présence d’un « modérateur répartissant la parole entre eux, sans conclure ». Sous cette forme, la vulgarisation scientifique risque de se transformer en une vulgaire opération de communication…]

Une « curieuse » critique et une réponse étonnante
En 1978, Françoise Michel-Jones écrit Retour aux Dogon. C’est la première critique des périples touristiques, avec une question très étrange à mes yeux. La question, c’est celle-ci : peut-on encore parler d’une culture dogon quand il y a du tourisme. Pour moi, c’est très étrange parce ça veut dire que le tourisme ne fait pas partie de l’humanité, ou alors que le tourisme n’est pas un phénomène culturel, ou alors que le tourisme n’a pas droit de cité dans le monde. Alors je ne comprends pas bien pourquoi les ethnologues s’échinent à ne pas vouloir considérer le tourisme comme un objet d’étude. Il faut dire que d’autres le feront plus tard. Mais la critique de Michel-Jones est vraiment très curieuse. (…)
Si Catherine Clément juge « curieuse » la critique de Françoise Michel-Jones, sa réaction est encore plus surprenante puisqu’elle est à l’opposé de ses commentaires de la veille. Je rappelle en effet que, dans l’émission précédente, les « ethnologues anti-Griaule » sont accusés de centrer leurs recherches sur le tourisme « au détriment des véritables recherches sur les Dogon ». Le sous-entendu est donc clair : ce thème ne peut constituer un objet d’étude sérieux aux yeux de Catherine Clément. Mais aujourd’hui, pour continuer à se poser en donneuse de leçons, elle affirme exactement l’inverse, avec le même aplomb, sans jamais se soucier de ses propres contradictions. Elle concède toutefois que, depuis la sortie du livre de Michel-Jones, des ethnologues ont bien travaillé sur le tourisme, en oubliant simplement de préciser qu’elle vient de stigmatiser leurs recherches avec des arguments opposés.

Les critiques savamment éludées
Et puis en 1991, Walter van Beek, hollandais, avait publié déjà « Dogon restudied », qui n’a pas été traduit en français à ma connaissance. Et lui, comme nous l’avons vu à propos de Sirius B, n’a rien trouvé sur le terrain qui reflète les cosmogonies recueillies par Griaule, donc il va jusqu’à dire que Griaule, c’est de la science-fiction. En 1996, James Clifford, américain, écrit Malaise dans la culture, pouvoir et dialogue en ethnographie, et conteste l’initiation de Marcel Griaule. Il parle d’une fiction ethnographique et d’un théâtre griaulien. Et bien voici ce qu’en disait Griaule lui-même de cette histoire d’initiation. Écoutez ! « Si vous savez le lire ou si vous le lisez avec un homme instruit ou avec un initié, comme on le dit un peu sottement, parce qu’il ne s’agit pas tellement d’initiation que d’instruction. C’est comme si nous disions qu’un Polytechnicien est un initié. Ben évidemment ! ».
Catherine Clément démontre ici son habileté à manipuler aussi bien les textes que les interviews, pour leur faire dire ce qui l’arrange. Pour démontrer que Griaule considère son initiation comme une simple instruction, elle exhume un court extrait d’un entretien, transcrit ici en totalité, sans préciser la date, le sujet et le contexte de la discussion. On peut donc l’interpréter à sa guise… En outre, en changeant un mot par un autre, elle donne l’impression d’avoir répondu à la critique de James Clifford, alors que ce dernier conteste tout autant l’instruction de Griaule…

Les critiques traitées avec mépris ou condescendance
Et enfin l’auteur, Gaetano Ciarcia, qui se trompe sur beaucoup de choses, qui transforme par exemple l’historienne Adam Ba Konaré (…) en monsieur Adam Ba Konaré ; ce qui n’est pas triste quand même. Selon l’auteur Gaetano Ciarcia, la prétendue initiation griaulienne représenterait une réussite personnelle produite par un travail d’équipe de longue haleine. Autrement dit, il lui reproche d’avoir écrasé les femmes de son équipe. Anne Doquet, plus récemment, écrit Les masques dogon, ethnologie savante et ethnologie populaire [lire "ethnologie autochtone"] . Malgré la vulgaire virulence qu’elle met à attaquer Griaule, son analyse de l’interaction du tourisme et des masques est la seule qui vaille la peine d’être lue. Elle analyse la pantomime touristique des masques — ben oui, en effet, c’est une pantomime, c’est ce que je pense et c’est bien comme ça — et elle souligne heureusement la créativité ininterrompue des Dogon. C’est encore heureux !
Par rapport à leurs prestigieux aînés, les jeunes anthropologues sont traités avec beaucoup moins d’égards, surtout lorsqu’ils travaillent de près ou de loin sur le tourisme. Au pire, Catherine Clément caricature leurs recherches et les accuse de raconter n’importe quoi, et, au mieux, elle condescend à reconnaître un vague intérêt à tel ou tel aspect de leurs études, tout en déformant le titre de leurs ouvrages. Il va de soi que de telles expertises critiques se fondent sur une parfaite connaissance de la société dogon acquise notamment grâce à un survol en hélicoptère, à une escalade périlleuse jusqu’à Yougo-dogorou, à un dialogue fructueux avec des « ivrognes rituels », à une longue pratique de l’aquarelle et aux explications d’un guide touristique. Parfois, ces critiques portent uniquement sur un détail anecdotique sans lien avec les arguments développés, par exemple à propos de la masculinisation de l’historienne Adam Ba Konaré. Pour quelqu’un qui a transformé cette intellectuelle malienne en « étudiante » au moment de la chute de Moussa Traoré, un tel reproche prête à sourire. En outre, après avoir cherché le passage incriminé dans le livre de Gaetano Ciarcia (2003, p. 138), je m’aperçois que l’erreur grossière dont parle Catherine Clément se réduit à une coquille introduite par le correcteur qui, persuadé qu'Adam était un prénom masculin, a transformé le pronom "elle" en "il" dans la phrase suivante : "Il cite, en outre, parmi les textes...". Comment puis-je savoir qu'il s'agit d'une erreur du correcteur ? Tout simplement parce que Gaetano Ciarcia parle bien d'Adam Ba Konaré au féminin dans ses articles antérieurs, en particulier dans le texte publié en 2001 dans la revue Terrain (n° 37), où il écrit, page 108 : "Elle cite, en outre, parmi les textes...". Bref, Catherine Clément tente insidieusement de jeter le discrédit sur l’ensemble des travaux d'un chercheur en se basant uniquement sur une coquille; ce qui confirme sa conception pour le moins originale de la critique scientifique !

Les écrivains maudits
Bon, ça fait beaucoup de critiques pêle-mêle. Il y en a de sérieuses, de très intéressantes ; il y en a de très mauvaises ; il y en a de très erronées. À peu près tous les critiques reconnaissent à Griaule une qualité certes non ethnologique : c’est un grand écrivain. Le succès de Dieu d’eau repose sur l’écriture. Voilà quelque chose qu’on a reproché également à Lévi-Strauss. Il n’est pas bon de savoir écrire quand on est quelque chose en sciences et en France.
Lorsque Catherine Clément parle de « critiques pêle-mêle », elle évoque des points de vue divergents et cacophoniques qui finissent par s’annuler en raison même de leur diversité ; ce qui l’autorise ainsi à les ignorer. Si certaines de ces critiques lui paraissent malgré tout « sérieuses » ou « intéressantes », elle se garde bien de nous expliquer pourquoi afin de ne pas glisser des grains de sable inutiles dans le scénario qu’elle a construit, avec un Griaule martyr injustement décrié en raison même de son statut de grand initié, de ses qualités de « grand écrivain » et de sa nationalité française.

 
Histoire de...Dogons (20)
Emission du 23 juin 2006 : L'enchantement de la mort
(par Catherine Clément, sur France Culture)

Extraits choisis et commentés (par Eric Jolly)


Des femmes sous les masques
(…) Les rituels funéraires fondent la société dogon. Ils fondent les rapports entre les hommes et les femmes, la hiérarchie des pouvoirs confiés aux vieillards (…) ; ils fondent le système des sanctions, notamment les amendes que les masques infligent aux femmes. Tout cela garantit par cette drôle de société symbolique qui se cache sous la société des masques, awa en langue dogon : des masques portés par des hommes mais qui toujours symbolisent des femmes ! (…)
Réapparaît ici, de manière plus explicite, l’une des obsessions de Catherine Clément. Derrière les masques dogon, elle veut et elle croit trouver des symboles féminins : tous les masques représenteraient selon elle des femmes, et le « grand bois » serait, secrètement, la « mère des masques ». Or, les deux hypothèses sont fausses : la dénomination « mère des masques » relève d’une traduction erronée, comme je l’ai déjà noté précédemment, et de nombreux masques représentent des animaux ou des hommes : guerrier peul ou saman, vieillard albarga, hogon, jeune homme, voleur, guérisseur, marabout, chasseur, etc. Quant aux rapports entre les sexes ou entre les générations, ils ne sont pas plus fondés sur les rituels funéraires que sur les mythes. De manière schématique, c’est plutôt l’inverse, évidemment. Du reste, dans les villages du plateau islamisés depuis plus d’un siècle, les rapports entre hommes et femmes n’ont pas fondamentalement changé.

Bonus cosmologique
Au terme de ce parcours dogon, j’ai pourtant le sentiment de n’avoir pas tout dit, et de loin. J’ai raconté cinq, six, sept versions de la création du monde (…), mais en glanant dans Le renard pâle, l’ouvrage posthume de Griaule, on trouve encore tout autre chose, de plus terrible, de plus sanglant. C’est le destin fulgurant du Renard. Je l’ai gardé, comme on dit en français, pour la bonne bouche. (…)
Ah ! Quelle superbe apothéose ! Des mythes savoureux encore plus terribles et encore plus sanglants en guise de cadeau d’adieu ! Catherine Clément a vraiment soigné son scénario.

Les vieux mâles dominants et les femmes mortifères
L’ordre dogon est celui des mâles, des vieux mâles. Mais cet ordre n’existerait pas sans le désordre actif des femmes rebelles, privées de la langue secrète ; ces femmes muettes à qui les hommes ont volé les fibres merveilleuses d’un si beau rouge (…). C’est un équilibre tragique, un beau désordre, un ordre immuable entre les mâles d’un côté, vieux, patriarches, raisonneurs, décisionnaires, et les femmes, dont le renard, dont les masques, qui sont muettes mais actives, et qui possèdent les fibres que les hommes ont volées. Au cœur de cette dialectique entre l’ordre et le désordre, entre les vieux patriarches et le principe féminin du renard, se trouvent les femmes. Les femmes, elles, sont au cœur ; les femmes, elles apportent la mort. (…)
Avant de conclure sur la société dogon, Catherine Clément nous propose une rétrospective qui prend des allures de bric-à-brac onirique et incompréhensible, avec « un beau désordre » côtoyant « un ordre immuable », avec des fibres volés par les hommes mais que les femmes possèderaient toujours, avec des femmes rangées dans la même catégorie que les masques et le renard pâle du mythe dogon (alors que ce dernier est présenté par Griaule et Dieterlen comme un être masculin privé de son « âme féminine »). Je gage qu’au bout de vingt émissions sur les Dogon, les auditeurs n’ont absolument rien compris tout en étant vaguement sous le charme, face à tous ces mythes et ces secrets qui s’enchevêtrent… De ce point de vue-là, Catherine Clément a parfaitement rempli son objectif : faire rêver ou fantasmer, en transformant la société dogon en chimère inaccessible, au lieu de la rendre intelligible. Et le plus inquiétant peut-être, c’est qu’elle y parvient en utilisant ou plutôt en détournant les travaux des ethnologues.

L’ultime secret des Dogon : les femmes inspirent le désir !
Si les femmes apportent la mort, elles apportent aussi le désir. Et si je dis que Marcel Griaule était un honnête homme, et qu’il a abordé le monde dogon avec passion, affection, anticolonialisme et effusion, c’est aussi que, pour rester fidèle à l’esprit du surréalisme qui imprégnait la pensée de Griaule comme celle de tous les intellectuels progressistes de l’époque : c’est parce que les femmes apportent la mort qu’elles introduisent le désir dans l’univers dogon. Et ça, je pense que c’est la pensée même de Griaule.
Pour conclure ses émissions par un happy end mêlé à de hautes considérations philosophiques, Catherine Clément suggère que, si les femmes dogon sont à l’origine de la mort, elles sont aussi une source de désir. Voilà une idée étonnamment originale, qui confirme ainsi l’exception culturelle des Dogon. En effet, dans aucune autre société, on ne retrouve une telle association entre, d'un côté, le désir suscité par les femmes et, de l'autre, la mort ou le pêché originel. Cette « chute » témoigne ainsi de la profondeur de l’analyse de Catherine Clément sur les femmes dogon, qu’elle a toujours placé au cœur de son discours à défaut de les avoir côtoyées et interrogées. Si mes souvenirs sont exacts, en sept heures d’émission, elle ne cite d’ailleurs le nom d’aucune femme dogon, pas même lorsqu’elle évoque la mère ou l'épouse de son guide. Après un long voyage à travers une société fantasmée, construite à partir des stéréotypes les plus grossiers, Catherine Clément achève ainsi son monologue par un cliché ô combien trivial, emprunté aux hommes, en présentant les femmes dogon — toujours anonymes et donc interchangeables — comme des objets de désir, et non comme des sujets. Les Dogon, les femmes et les ethnologues apprécieront !

Lumieres Primaires

This page is powered by Blogger. Isn't yours?